jeudi 17 mai 2012

Brackaz





« La journée avait été longue, très longue. L’une des plus meurtrières de la campagne d’ailleurs. Jizeo posa sa chope de bière aigre sur la table et congédia ses hommes. Leur décision était prise ; demain ils jetteraient leurs dernières forces dans la bataille. Voilà plusieurs mois que cette campagne s’enlisait, ses hommes étaient las et lui aussi. Leurs femmes, leurs enfants et leurs terres leur manquaient.


Demain ils auraient peut-être une chance de mettre un terme à ce conflit. Les Dabaïens n’étaient plus très nombreux, et leur vigueur des premiers mois avait fait place à la résignation. Tout comme eux, Jizeo ne voulait plus de cette guerre. Le prix à payer pour une dispute entre noble à la frontière des deux pays était trop élevé. Mais tout comme les soldats dabaïens il n’avait pas son mot à dire. Quand les nobles avaient décidé de faire la guerre, les soldats suivaient et exécutaient les ordres.

Le seul moyen pour Jizeo d’arrêter ce massacre était de porter un coup décisif à l’ennemi. Jusqu’à présent il avait joué la prudence pour protéger les jeunes recrues et les corps de l’armée les plus faibles en n’envoyant que les plus aguerris de ses soldats. Cela n’avait finalement servi qu’à allonger la durée de cette pénible campagne. Alors demain il frapperait dur et fort. Il impressionnerait l’ennemi par le nombre, le dérouterait par la ruse et l’infiltration, l’anéantirait par la puissance commune de sa cavalerie lourde et des trois jeunes templiers fournis par l’Ordre.

Oui, cela devrait suffire pour mettre un terme à cette guerre. Dans le meilleur des cas les dabaïens accepteraient de signer un traité de paix, dans le pire des cas Jizeo serait contraint de donner l’ordre d’exécuter tous les survivants ennemi. Cette idée le répugnait d’avance, mais il savait qu’il n’aurait peut-être pas le choix.

Jizeo sortit de sa tente et salua de la tête les soldats qui montaient la garde. Il passa sur ses épaules la lourde cape qu’on lui avait remise lorsqu’il avait pris ses fonctions de général et se dirigea vers l’extérieur du camp.

Ses sandales foulèrent l’herbe rase et le portèrent jusqu’au bord de la falaise qui dominait le champ de bataille prévu pour demain. Le crépuscule rougeoyant donnait une atmosphère lugubre à ce qui serait le théâtre d’une joute sanglante. L’homme soupira, conscient qu’il n’avait fait que retarder l’inévitable.

Puis il ferma les yeux et pensa à sa femme, Felinia, et son fils, Limo. Comment se débrouillaient-ils sans lui à la ferme ? Est-ce que le vieux Aroloz veillait bien sur eux en son absence comme il le lui avait demandé ? Est-ce que son fils se débrouillait bien comme apprenti maçon ? Est-ce que la grossesse de sa femme se déroulait bien ? Tant de questions auxquelles il aurait aimé avoir des réponses. Le sourire de Felinia et sa douceur lui manquait. Les rires et les bêtises de Limo lui manquaient. Les odeurs des champs lui manquaient. Les hennissements de ses cheveux et les aboiements de ses chiens aussi.

Au fond de lui Jizeo savait qu’il était fait pour le travail de la terre plus que pour celui de la guerre.

Des bruits de pas dans son dos le sortirent brutalement de ses pensées. Comment avait-on pu l’approcher d’aussi près sans qu’il n’entende rien.

- Bonjour Jizeo, murmura une voix douce et grave.

Le général Tezon se retourna lentement. Un homme marchait à pas de velours dans sa direction. Bâti comme un taureau il dépassait Jizeo de deux bonnes têtes et était vêtu pour la guerre. En y regardant de plus près la facture des vêtements était exceptionnelle et semblait venir d’une autre époque. Derrière une barbe rousse drue et fournie l’homme sourit à Jizeo.

- Ta famille et ta terre te manque soldat ? demanda-t-il en prenant place aux côtés du général sur le bord de la falaise.

Jizeo lâcha un soupir et se tourna à nouveau vers la vallée.

- C’est donc comme ça que ça doit se passer, Brackaz ?
- Oui, j’en ai bien peur.

Le géant barbu posa une main amicale sur l’épaule de l’homme qui retenait difficilement ses larmes.

- Est-ce qu’au moins l’issu de la bataille sera favorable à un traité de paix ?
- Oui, je ferai en sorte que ce le soit.
- Bien. C’est mieux ainsi, murmura le général Tezon.

Le silence retomba entre les deux hommes seulement interrompu pour le cri lointain d’une chouette. Jizeo roula des épaules et releva la tête vers la lune.

- J’aurais tellement aimé les revoir une dernière fois. Qu’ils sachent à quel point je les ai aimé et je les aimerais toujours.
- Si tel est ton souhait il sera exaucé, répondit Brackaz d’une voix profonde.
- Pour quelle raison feriez-vous cela ?
- Parce qu’une fois le soleil au zénith tu me reviendras.
- Pourquoi moi ?
- Tu as toutes les qualités requises à mes yeux pour être à mes côtés, Jizeo. Mais je ne prends rien sans contrepartie. Cette nuit tu seras avec les tiens, et demain au coucher du soleil, le traité sera signé entre les deux parties, assurant la paix dans la région pour au moins deux décennies.
- L’offre est généreuse, je dois le reconnaître.
- C’est le moins que je puisse faire pour celui qui m’accompagnera l’éternité durant. Une dernière chose avant que tu ne rejoignes ta femme et ton fils ; prend ceci, il te donnera force et courage jusqu’à ce que l’heure soit venue.

Jizeo prit le médaillon que lui tendait le géant : une pièce en argent frappée d’un demi-cercle traversé par une ligne accompagnée de deux petits cercles.

- Puisqu’il doit en être ainsi…

Brackaz sourit en regardant l’homme qui s’apprêtait à voir pour la dernière fois ceux qu’il aimait avant de rencontrer Nishimeu sur le champ de bataille ; il avait fait le bon choix, à présent il en était certain. Le dieu de la guerre et de la terre avait trouvé son premier Damë : Jizeo din Damë. »

Récit des divinités Tezone, Acte I, An 522

Et en extra, voici la version revisitée de Clezo. Je pense refaire également Uzu et Nishimeu dans la même veine que ces deux-là.

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