lundi 11 novembre 2013

Horizons - Episode 9 revisité


Alors que je continue mon petit repérage, le plus jeune du groupe se lève et vient s’asseoir quelques mètres plus loin, en face de moi. Khenzo me glisse à l’oreille qu’il s’appelle Jeremy. Un blondinet en pleine croissance, avec un bandana noir dans ses cheveux en pétard, l’œil pétillant et un sourire espiègle au coin des lèvres. Sa bouille, encore juvénile, m’est plutôt sympathique.

- Alors comme ça, tu as aidé Khenzo en tuant dix soldats du PPNG ?

Je jette un regard interrogateur à mon voisin qui hausse les épaules en guise de réponse.

- Pourquoi ?
- Il parait que tu les as descendus en moins d'une minute... J’aurais voulu voir ça ! ajoute-t-il en mimant les tirs avec sa main d’une façon théâtrale.

Jeremy se roule au sol et continue à imiter une scène de fusillade. Putain. Je crois rêver. Ce gosse n’a que quinze ans ! Et déjà il glorifie la mise à mort comme si ce n’était qu’un jeu. Mais merde ! Quand les gens meurent, ils ne sont pas reset au dernier checkpoint. Ils pourrissent à l’air libre ou six pieds sous terre. Sans parler de leurs visages qui viennent nous hanter, la nuit, pour nous rappeler nos crimes. Car il s’agit bien de cela. J’ai tué ces hommes. Froidement.

À la fois furieuse et triste, j’endosse le rôle de la moralisatrice :
- C'est exact. Mais cela n'a rien d’admirable de tuer.

Jeremy fait la moue et se passe une main dans ses cheveux, blonds comme les blés, pour les ébouriffer.

- As-tu déjà pointé une arme sur quelqu'un ?
- Euh... non. Mon domaine, c’est plutôt le matériel de soutien et la mécanique, répond-t-il d’un ton enjoué.
- Alors débrouille-toi pour le faire le plus tard possible, sinon tu risques de te retrouver dans le même état que lui.

Le gamin regarde le cadavre que je montre du menton, avec la plus grande indifférence.

- S’il est mort, c’est qu’il ne savait pas se battre, déclare-t-il de but en blanc.
- Redis ça encore une fois et tu peux être sûr qu’on ne t’emmènera plus jamais avec nous, le menace Khenzo.

La voix du jeune homme parait calme, mais je sens la tension monter d’un cran chez lui. Jeremy croise les bras sur sa poitrine et fait mine de bouder. Décidément, entre lui et Tim, je vais finir par croire qu’ils ont tous un caractère de cochon, ici. Khenzo se relâche aussitôt, et réprime un sourire indulgent devant l’attitude puérile de l’adolescent.

- Et toi Xalyah, que fais-tu dans le coin ?

Ignorant la question, je continue d’observer Jeremy. Il ne faut pas plus de trente secondes pour que son attention ne soit captée par autre chose. Il se lève d’un bond et se précipite vers son sac, qu’il se met à fouiller sauvagement, avant d’examiner un appareil détruit par le PPNG sous toutes ses coutures. Je jette un œil à mon voisin.

- Que fait ce gamin avec vous ? Il est trop jeune pour faire partie d’une patrouille.
- Il n’y a pas d’âge pour affronter la mort, répond Khenzo, qui semble un peu agacé par mon ton tranchant.
- Tu parles d’une raison !

Il me considère un instant, puis, après avoir lâché un soupir, adopte une attitude plus amicale :
- D’accord, c’était stupide de ma part de dire ça… Pour être honnête, Tim préfère le garder à l’œil. Il serait capable de nous suivre si on ne l’emmenait pas avec nous, alors il vaut mieux l’avoir sous la main. Et, crois-moi, ce gosse est loin d’être sans ressource. Il pourrait t’étonner. Mais, tu n’as pas répondu à ma question, reprend-t-il après un moment de silence.
- Je poursuis ma route.
- Et où mène-t-elle ta route ? insiste-t-il doucement.

Je soupire à mon tour. Le souvenir du vieil homme agonisant me pèse sur les épaules. C’est pour moi qu’il était resté en arrière, guettant ma venue nuit et jour, afin de rejoindre les autres au plus vite. Et il en est mort. Je refoule mes émotions et décide d’être honnête envers l’homme m’a offert l’hospitalité aujourd’hui.

- Nantes.
- Nantes ?
- Oui, je suis sur la trace de quelques personnes. Et d’après ce que j’ai pu recueillir comme informations, elles se dirigent vers Nantes. D’ailleurs, il se peut qu’elles soient passées par votre cité souterraine. À tout hasard, vous n'auriez pas croisé, il y a quelques jours, un groupe de civils qui cherchaient à fuir la région parisienne ?
- Des civils qui fuient la région, on en a croisé un paquet. Tu cherches qui exactement ?
- Ma famille…

Le sourire de ma mère, la bienveillance de mon père, ou encore l'insouciance de mon petit frère, hantent mes pensées. Ils me manquent tellement. Les choses n’auraient pas dû se passer comme ça. D’ailleurs, rien n’auraient dû se passer comme ça, à compter de la Rupture. Khenzo me parle mais je ne l'écoute pas.

- Excuse-moi, j’étais ailleurs. Tu disais ?
- Quelqu'un pourra sûrement t'aider. On l’appelle le Prophète dans le coin.
- Le Prophète ? C’est ridicule comme nom.
- D’après ce que je sais, continue-t-il en ignorant mon sarcasme, il est au courant de tous les mouvements qui ont lieu dans ce secteur. Personnellement, je ne l’ai jamais rencontré, mais je connais quelqu’un qui pourra te mettre en relation avec lui.
- Pourquoi ferais-tu ça pour moi ?

La prudence reprend le contrôle de mon esprit. J’ai déjà eu à faire à des personnes qui te tendent la main, tout sourire, pour mieux te poignarder dans le dos ensuite. Khenzo pourrait très bien faire partie de celles-là.

- Tu as soigné Camélia sans rien exiger en contrepartie. Comme ça, nous serons quittes.

S’il le dit. Tant qu’il m’assure que rien ne me sera demandé en échange, alors je peux supposer que je n’ai pas grand-chose à perdre à rencontrer ce… Prophète, et peut-être même beaucoup à gagner.

Méditant sur sa proposition, nous en restons-là, chacun s’enfermant dans sa bulle. Je profite de cet instant d’accalmie pour repriser mon short qui a souffert de mes derniers exploits. Puis, de nouveau, je me laisse porter par la tranquillité de cette journée, uniquement rythmée par les quarts de surveillance du groupe. Une ou deux fois, je tente de proposer mon aide pour patrouiller dans le secteur, mais Tim refuse catégoriquement. Encore suspicieux à mon égard, il ne me quitte pas des yeux et épie le moindre de mes gestes. Je décide donc de prendre mon mal en patience et de profiter de ce repos surveillé pour reprendre des forces. J’en ai bien besoin.

Jeremy vient me tenir compagnie une partie de l’après-midi. Comme je l’avais deviné, il va sur ces quinze ans le mois prochain. C’est un gamin bavard, plein de volonté et de bonnes intentions. Il a juste grandi trop vite. Beaucoup trop vite. Et son rapport avec la mort est un peu spécial. Je préfère donc éviter le sujet, même s’il essaye de l’aborder avec moi à plusieurs reprises en me questionnant inlassablement sur l’altercation que nous avons eu, Khenzo et moi, plus tôt dans la matinée. Je ne lui décrirai pas les sensations qu’ôter la vie de dix hommes procure. Non. Tuer est un traumatisme que l’on n’oublie jamais. Ceux qui disent qu’on finit par s’y habituer sont, soit des hypocrites, soit des assassins.

Sur les coups de vingt-et-une heures, tout le groupe se retrouve autour du baril, dont les flammes montent jusqu’à hauteur d’homme. Bilan de la journée : les Balayeurs ont fait le ménage, fouillé les zones de combat de fond en comble et rédigé un rapport sur l’éradication de deux patrouilles qui n’aura pas de suite immédiate. Ils ont suffisamment d’éléments pour ouvrir une enquête, mais trop de choses plus urgentes à traiter pour l’instant : une poche de résistance cause d’importants dégâts dans l’est de la Seine-et-Marne, mobilisant une bonne partie des troupes de la région. Seules cinq unités seront envoyées en renfort dans le secteur pour le moment. En attendant de pouvoir déployer une force plus importante, les troupes sont juste invitées à renforcer l’armement de leur patrouille et redoubler de vigilance. Le travail de renseignement du groupe de Tim est stupéfiant.

Malgré mon vif intérêt pour leur façon de procéder, je reste à l’écart, respectant leur intimité. Après l’analyse des différents évènements de la journée, deux hommes s’occupent de préparer à manger pour tout le monde. Franc et Timothée. Des jumeaux, approchant la trentaine et le mètre quatre-vingt. Si l’un n’était pas habillé d’un treillis et d’un blouson noir, et l’autre d’un jean et d’une veste en tweed, je serais incapable de les distinguer. Ils ont exactement la même corpulence, les mêmes traits et les mêmes cheveux blonds coupés en brosse. Le dominant, Franc, a l’air plus sportif et extraverti que son frère, qui se contente de marcher dans ses pas. Ensemble, ils distribuent les gamelles pleines de nourriture lyophilisée, bourrée de protéines et de vitamines. Très certainement fournie par la cité vu le caractère industriel des sachets. Tandis que des odeurs appétissantes me chatouillent les narines, je me contente de ce qu’il me reste, c'est-à-dire de pas grand-chose. Mes réserves diminuent et je dois rationner mes repas. Je me sers donc un demi sachet de viande en poudre, deux abricots secs et de l’eau. Avec un peu d’effort, je m’imagine sur une terrasse ensoleillée, en train de manger un bon poulet rôti accompagné de frites croustillantes. Mon estomac me fait comprendre qu’il aimerait bien que ce soit vrai. Un jour, peut-être…

L’ambiance est calme autour du feu. La perte de Samuel les a visiblement tous un peu sonnés. Des conversations s’engagent, à voix basse, teintées de tristesse et de regrets. Malgré tout, ces sons apaisant me bercent. Il ne m’en faut pas plus pour sombrer dans une douce torpeur. Harassée de fatigue, j’ai le cœur léger en pensant à la bonne nuit de sommeil qui m’attend. Je finis par m’allonger dos au mur, enroulée dans mon manteau, avec mon sac en guise d’oreiller.

Après un long moment de silence, voici la suite d'Horizons avec l'ébauche d'un nouveau personnage : Ed.
Je n'ai pas chômé ces derniers temps : travaux irl, formation en web design, remise au goût du jour de mon portfolio, développement du site Horizons sur Wordpress (toujours en cours), et refonte totale du site de mon club de sport (bientôt en ligne !).
J'avais donc un peu délaissé le dessin et l'écriture, mais je m'y remets tout doucement !

Aucun commentaire:

Publier un commentaire