mercredi 10 février 2016

Vengeance


Ce matin, il faisait beau. Très beau même, avec ciel bleu comme on en n’avait pas vu depuis quelques temps. Les rayons du soleil caressaient doucement la ville encore engourdie par une longue nuit sans lune.
Ce matin les ténèbres avaient cessé de nous étouffer. Devait-on y voir un bon présage ? Nous aurions aimé y croire, mais l'Ennemi était trop proche de la victoire pour abandonner maintenant.
Elle s'écarta de la fenêtre pour aller se préparer.
Aujourd'hui c'était le grand jour. Et peut-être même le dernier pour elle et tous les autres. Ils avaient été choisis pour leur détermination et leur soif de vengeance. Ils étaient le dernier espoir du peuple, la dernière folie du Grand Oracle avant la fin. Nul ne croyait en leur victoire, pas même eux. Et pourtant, secrètement, tout le monde espérait qu'un miracle se produise.
Elle enfila sa tunique et ses hauts de chausse. Les sangles furent ajustées et bien serrées. Ensuite, elle attacha solidement les lanières de son plastron qui devait la protéger. Puis, le masque plus décoratif qu'autre chose vint s'ajuster sur son visage, comme une seconde peau. Elle était fin prête, et n'attendait que son heure.
Les trompettes résonnèrent à travers toute la cité alors elle s'étira une dernière fois avant de s'emparer de son épée. C'était une bonne lame, qu'elle avait faite forger par le meilleur forgeron du comté pour accomplir sa vengeance. Et il était temps qu'elle s'affranchisse de son devoir.
Elle sortit de la petite chambre et rejoignit le reste des troupes qui convergeaient vers la cours centrale où un dernier discours qui ne servait pas à grand chose à part donner un peu de contenance au Grand Oracle les attendait. Tous avaient conscience que leur chance de réussite s’était amenuisé avec le temps. Pourtant personne ne ferait demi-tour, ils iraient jusqu'au bout.

Ils sont ceux à qui on avait tout pris.
Ils sont la souffrance, la colère, la rage et la haine.
Ils sont la soif du sang de l'Ennemi.

Ce matin, elle était celle qu'il fallait redouter sur ce dernier champ de bataille.

***

Ce soir, il faisait sombre. La pénombre avait à nouveau recouvert le Royaume comme une chape de plomb et la voie lactée était redevenue une illusion. Un nouveau cycle sans lune venait de commencer.
Ce soir les nuages opaques nous étouffaient à nouveau dans les voiles du désespoir. Le répit avait été de courte durée, mais l’Ennemi n’avait pas gagné cette bataille et avait battu en retraite.
Il se releva, exténué par la journée sanglante à laquelle il avait pris part.
Aujourd’hui il avait survécu. Et où que son regard se posât, il ne voyait que des fantômes. Personne ne semblait avoir survécu à part lui et il maudit le Grand Oracle de ne pas l’avoir emporté avec sa folie. Même si tous espérait un miracle, lui n’en attendait aucun. La fin était tout ce qu’il n’avait jamais envisagé.
Il épousseta sa lame et l’essuya sur la cape d’un cadavre. Ses vêtements avaient pris une teinte rougeâtre et ses pas résonnaient curieusement sur le sang des morts. Il remit son masque en place et soupira. La vengeance n’amenait jamais rien de bon.
Aucune trompette ne résonna. Aucune défaite ne fut célébrée. Aucune victoire ne fut célébrée. Seuls les croassements des charognards accompagnaient la fin de ce sanglant affrontement. Triste jour pour le Royaume et l’Ennemi.
Il parcourut le charnier indescriptible pour gagner une colline en surplomb. Ce dernier champ de bataille n’en avait pas été un il comprit que tous ses sacrifices n’avaient servi à rien. Les prémices d’une nouvelle ère sanglante venaient seulement de commencer. Une ère qui n’aurait aucune pitié pour les âmes innocentes. Les armes, la boue et le sang. C’est tout que nous connaîtront à partir de cet instant.

Ils sont ceux à qui on avait tout pris.
Ils sont la souffrance, la colère, la rage et la haine.
Ils sont la soif du sang de l'Ennemi.

Ce soir, il était celui qui avait survécu à ce dernier champ de bataille malgré lui.

***

Alors qu’il contemplait le charnier que les ombres du crépuscule envahissaient, une silhouette se détacha de cette masse de chair et de sang. Une silhouette féline et svelte dont la démarche souple et lente trahissait une grande fatigue.
Une certitude lui transperça le cœur et l’âme avec la même évidence que le vent caressait la maigre végétation alentour.

Il ne serait plus jamais seul. Ils ne seraient plus seuls.

À mesure qu’elle gravissait la colline, il distinguait plus nettement ces traits. Aussi couverte de sang que lui, la femme ne devait pas avoir plus de vingt-cinq ans. Alors qu’elle arrivait au sommet il lui tendit une main gantée pour l’aider à monter sur la pierre plate.
Pas un mot ne fut échangé. Pas un regard. Seul le silence de la mort les enveloppait dans un linceul qui finirait par les étouffer tôt ou tard.

Ils le savaient.

Aucune issue ne s’offrait devant eux. Aucun retour en arrière ne leur serait proposé. Seuls, ils porteraient le poids des années d’ingérence de la noblesse. Seuls ils porteraient la déchéance du Grand Oracle. Seuls ils avaient la tâche d’inverser le cours des choses.
Les ténèbres tombèrent enfin sur la plaine. Au loin l’Ennemi se rassemblait pour reprendre des forces et préparer la prochaine bataille. Il se délectait à l’avance de la Terreur et de la Violence qu’Il déchainerait à travers tout le Royaume. Il avait attendu tellement longtemps et voici que la brèche avait été ouverte par un vieux fou.
Ils savaient que c’était sans espoir. Ils savaient que c’était un affrontement perdu d’avance. Mais ils n’avaient pas le choix. La dernière tâche qu’ils devaient accomplir avant de quitter ce monde était de le préserver du Chaos.

***

L’homme qui se tenait à ses cotés se détourna de la plaine pour regarder en direction du Nord. Dans la pénombre elle vit ses cheveux voler au vent pour dégager une expression aussi dure que le fer extrait des Mines du Sud-Ouest.
Une certitude lui transperça le cœur et l’âme avec la même évidence que l’odeur de la mort leur nouait les entrailles.

Elle ne serait plus jamais seule. Ils ne seraient plus jamais seuls.

Tandis qu’il descendait la colline en direction du Nord, elle observa sa démarche à grandes enjambées. Bien bâti, il n’en était sûrement pas à sa première campagne malgré son jeune âge. Elle lui emboita le pas, partageant la même détermination sanglante.
Pas un mot ne fut échangé. Pas un regard. Seul le bruit de leur pas sur la terre meuble les accompagnait dans la nuit noire.

Ils le savaient.

Aucun répit ne leur serait accordé. Aucune erreur n’était envisageable. Seuls ils affronteraient tous les dangers. Seuls ils trouveraient des solutions à des situations inextricables. Seuls ils avaient la tâche de survivre et de réussir dans l’Enfer qui les attendait.
Un silence à couper au couteau régnait à l’orée de la forêt qu’ils allaient traverser. L’Ennemi, dans sa retraite, avait laissé sa marque indélébile. Il répandait déjà les prémices des atrocités à venir et cette rumeur prenait des allures de mise en garde machiavélique. Il allumait les premiers feux de la Terreur qu’Il alimenterait rapidement avec la Violence.
Ils savaient ce qui les attendait. Ils savaient qu’il n’y aurait que des perdants à la toute fin. La dernière tâche qu’ils devaient accomplir avant de quitter ce monde était d’assurer l’Avenir.

***

Les jours et les semaines avaient passé. Ils avaient écumé toute la Forêt des Plaines, qui servait d’avant poste à l’Ennemi. À deux ils avaient pu passer aisément à travers les mailles du filet. Un avantage mince, mais suffisant avec la configuration des lieux. La Forêt des Plaines était réputée pour être l’une des plus denses du Royaume. L’Ennemi s’en était servi pour poster un bataillon de ses premières troupes.
De petite corpulence et encore novice dans l’art de la guerre, les créatures du Démon poussèrent leur avantage du nombre à l’échec. Trop orgueilleuses, elles affichèrent une assurance sans fondement. Bien mal leur en fît, car en près de deux semaines, ils les avaient tous éradiqués. Le 11ième Bataillon des Plètres n’était plus.
Non contents de leur première réussite, ils poussèrent leur investigation plus au Nord, longeant le Grand Canyon Solte qui semblait tracer la limite entre le sud et le nord du Royaume. Une limite entre des températures encore douces et des températures de plus en plus glaciales. En chemin ils croisèrent quatre divisions espacées de plusieurs jours de marche. Les affrontements furent nettement plus courts et nettement plus violents.

***

Alors que la fin de la bataille contre la quatrième division se profilait, elle reçut un coup de dague entre les côtes. Le poumon fut évité de peu et la lame ripa sur l’os. Malgré la douleur et le voile rouge qui s’abattit sur ses yeux, elle poursuivit la lutte à ses cotés. Elle devait accomplir son devoir et il était encore trop tôt pour partir.
De son côté, il assura ses arrières avec plus d’attention. Quand le dernier ennemi tomba sous les coups, elle s’écroula au sol. Il la porta sur son épaule le restant de la journée et quand arriva la nuit parmi les ténèbres omniprésente, il s’autorisa une halte pour allumer un feu. Il soigna sa blessure et la jeune femme se lova dans ses bras à la chaleur des flammes qui léchaient le bois dans un doux crépitement.

***

Les batailles s’enchainèrent plus que de raison. Plus d’une fois il lui sauva la mise. Plus d’une fois elle lui sauva la mise. Ils n’étaient plus seuls et la confiance qu’ils plaçaient en l’autre n’avait d’égal que la confiance qu’ils s’accordaient à eux-mêmes. Ils parlaient peu. Ils se regardaient peu. Pourtant une étrange relation les liait intimement l’un à l’autre. Sans l’un ils n’étaient rien. Sans l’autre ils n’étaient rien.
À eux deux ils avaient éliminé les trois quart des troupes de l’Ennemi. Ils leur avaient fallut presque un an pour y arriver, mais pour l’instant ils n’avaient pas échoué et continuaient de progresser toujours plus au Nord. Même après avoir franchi les frontières du Royaume ils continuèrent d’avancer. Seul comptait l’Avenir, et l’Avenir n’avait pas de frontières.

***

Alors qu’ils affrontaient le dernier Bataillon des Velines, autrement appelé la Première Garde Velines, l’élite de l’Ennemi, il crut vivre sa dernière heure. Une flèche en argent empoisonnée se ficha dans sa cuisse droite manquant de le faire tomber à la renverse. Son adversaire le plus proche en profita pour fondre sur lui arme en avant pour trancher sa carotide. Il l’évita de justesse et la courte lame se planta profondément dans son épaule. Un autre adversaire se cramponna sur son dos et lui enfonça son épée dans le flanc.
C’est à ce moment qu’elle intervint, virevoltant dans les airs comme une panthère des neiges pour mettre fin aux petits jeux des Velines. Elle les exécuta sans autre forme de procès. C’était à son tour de le protéger, de panser ses plaies.

***

À l’aube de la dernière bataille contre l’Ennemi, ils se tenaient côte à côte devant le Château d’Erolrick. Le dernier rempart avant la fin. Ils savaient qu’il n’y aurait pas de fin heureuse. Mais pouvaient-ils être plus heureux qu’aujourd’hui ? Pouvaient-ils être plus heureux sachant qu’ils allaient accomplir leur dernière tâche avant de rejoindre l’autre côté ?
Leurs mains se joignirent en une fugace étreinte. Un dernier instant à eux avant de se jeter dans la gueule du loup.
La lutte fut terrible. Du sang jonchait le sol de pierre froide. Ils ne savaient pas si c’était le leur ou le sien. Leurs regards croisèrent celui du Démon. Ses yeux jaunes se voilaient de rouge et sa respiration rauque, faisait jaillir de sa gueule des flots de sang.
Ils n’eurent pas besoin de parler pour se comprendre. Ce petit jeu avait suffisamment duré, il était temps d’en finir. Dans un même mouvement ils se jetèrent dessus. Les lames s’entrechoquèrent et déchirèrent la chair et les os.

***

Il rampa jusqu’à elle. Elle respirait encore et ouvrit les yeux en l’entendant s’approcher. Alors elle fit l’effort de se redresser pour le rejoindre et ses bras puissants se refermèrent sur elle.
Sa main caressa le visage fin de sa compagne. Des larmes coulaient le long de ses joues comme sur les siennes. Elle essuya le sang qui maculait sa mâchoire et lui sourit.
Il se pencha alors en avant, s’autorisant ce qu’il s’était toujours interdit jusque-là. Elle lui rendit son étreinte et leurs lèvres se trouvèrent avec passion.

Il ne serait plus jamais seul. Elle ne serait plus jamais seule.

Ils sont ceux à qui on avait tout pris.
Ils sont la souffrance, la colère, la rage et la haine.
Ils sont la soif du sang de l'Ennemi.
Ils sont notre vengeance.


Je n'ai rien posté depuis longtemps, mais ça ne veut pas dire que j'ai chômé pour autant. Nouveau diplôme et nouveau boulot depuis avril, changement de poste à venir et plein de choses sur le plan personnel.
Pas beaucoup de nouveaux dessins, celui-là date un peu déjà. Par contre beaucoup d'écriture. Vous pourrez me retrouver sur le forum des Jeunes Ecrivains sous le pseudo de Lysiah.
Ce texte a déjà été posté ici en plusieurs morceaux, mais j'ai décidé de le retravailler un peu ce soir. Voici donc son évolution.
Sur ce, bonne soirée !

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