samedi 6 octobre 2012

Destins croisés - Episode 8



Une violente douleur me sortit de mes rêves incertains. Mon épaule droite me lançait vivement. Une nouvelle vague de douleur finit par me réveiller totalement, et les lambeaux de sommeil qui s’accrochait à mon esprit s’évanouirent. Prenant conscience de mon environnement, je distinguai nettement une épaisse silhouette penchée sur moi. La première idée qui me vint à l’esprit fût qu’elle ressemblait vaguement à Joastin. La silhouette tenait une épée entre ses deux mains, semblable à celle du colosse que j’avais tué, et elle était fichée dans mon épaule. Je criai de d’effroie et me débattis avec force ce qui ne fît qu’accentuer la douleur. J’avais l’impression qu’on découpait mes chairs avec une lame de feu. Mon assaillant me prit par la gorge d’une seule main et écrasa ma trachée pour faire taire mon cri. Paniquée à l’idée de ne plus pouvoir respirer, j’agitai mes jambes dans tous les sens, tentant vaguement et vainement de frapper l’homme qui me tenait à sa merci. J’allais mourir, ici, chez moi, pour une histoire que j’aurais mieux fait de croire. 

Je pensais ma dernière heure arrivée quand la lumière s’alluma. Erick avait déboulé dans la chambre et prononçait quelques mots étranges en tendant une main vers mon assaillant. Un rayon lumineux en sortit et enveloppa la tête du molosse. Celui-ci lâcha son épée et tenta d’enlever les fils d’or qui entouraient son visage. Il réagissait comme si cela le brûlait et il ne réussit pas à se dégager. Son autre main n’avait toujours pas lâché ma gorge et je n’avais plus aucune force pour me débattre. L’homme, ne trouvant toujours aucune solution, empoigna à nouveau son épée, prononça deux mots et disparût sans aucune cérémonie, me libérant de son emprise. 

Je pus enfin respirer et l’air s’engouffra si vite dans mes poumons que je fus prise d’étranglement. Erick se précipita auprès de moi et me redressa alors que j’étais secouée de violents spasmes. Je n’eus pas la force de crier quand sa main toucha mon épaule. Erick me pressa contre lui et m’entoura de ses bras puissants. Comme si le moment était bien approprié, je remarquai qu’il n’avait plus de bandage et qu’il n’avait plus l’air de saigner. Je frissonnai encore des pieds à la tête lorsqu’il murmura : 

- Je te l’avais dit … 

Il me serra un peu plus fort contre lui et passa une main sur mon épaule déchiquetée. Une vague de chaleur déferla en moi et j’eus la sensation que les chairs malmenées se raccommodaient lentement. La vague de chaleur gagna mon esprit, et ma tête roula en arrière. 

- Dors maintenant. Je veille sur toi, murmura Erick. 

Ce furent les dernières paroles que j’entendis avant de sombrer dans un sommeil sans rêves ni cauchemars. 

***

Je continue sur ma lancée...

dimanche 16 septembre 2012

Destins croisés - Episode 7



Je regardais toujours Erick. Ses cheveux brins en bataille étaient épais et une mèche rebelle tombait sur ses yeux d’un bleu profond, qui exprimaient toute la gravité de la situation par leur seul éclat. Un nez aquilin surplombait une bouche bien faite et ses joues étaient rasées de près. Il était grand, bien proportionné, et puissamment musclé comme je l’avais constaté plus tôt. C’était un bel homme même s’il n’avait rien d’extraordinaire. 

- Bon, repris-je, brisant le silence pesant qui s’était installé entre nous. Admettons que tout ceci soit vrai. Qu’as-tu fait pour qu’on veuille ta mort ? Qui sont ceux qui te poursuivent et quel est cet homme qui s’est évaporé je ne sais où ? 
- Je suis ce qu’on appelle un templier. Je maîtrise la magie pour la mettre au service des plus démunis. Je suis le dernier homme libre de mon Ordre, et cette liberté a un coût ; la fuite. 

Qu’est-ce que c’était encore cette histoire de templier et de magie ? 

- Bon ok. Tu es un templier et le dernier en liberté. Quel est le rapport avec ce qui vient de se passer ? 
- Tous les templiers ont été pourchassé et asservis sous les ordres de Cardanas, poursuivit Erick en ignorant ma question. Dans un premier temps, il réussit à convaincre quelques templier, haut placés dans l’Ordre, de se joindre à sa cause. Ensuite, il tenta les plus faibles d’entre nous en leur promettant richesse, pouvoir et prospérité sur des générations. Puis, il allia les premiers pour vaincre les plus résistants d’entre nous. Ce fut un véritable massacre. Certains périrent dans d’atroces souffrances, d’autres furent brisés et asservis. Nous avons été très peu à réchapper de cette éradication. Ceux qui restèrent furent pourchassés comme des assassins. Sans cesse obligés de fuir, certains finirent par céder. Soit par cupidité, soit par désespoir. Il y a maintenant trois ans que le dernier compagnon qui fuyait à mes cotés fut rattrapé par les sbires de Cardanas. Jusqu’au bout il aura vaillamment lutté, ajouta-t-il avec émotion. Je n’avais plus le choix, courir le pays n’était plus une solution, il fallait que je fuie davantage et c’est ici que je suis venu. 

J’avais du mal à avaler ses salades, mais je jouai le jeu, prête à voir jusqu’où il irait dans ses histoires à dormir debout. 

- J’ai dû louper un chapitre quelque part, mais comment passe-t-on de ton monde au mien ? Dans un claquement de doigt ? demandai-je avec sarcasme. 

Erick répondit sans relever ma remarque acerbe. 

- Grâce à la magie. Par moment, certains endroits sont fortement liés l’un à l’autre, au delà les univers. On appelle cela un trou dans l’espace. Ce sont comme des portails qui s’ouvrent pour faire le pont entre deux univers. Ils peuvent prendre des formes très différentes. Ils peuvent être objets, minéraux, végétaux, mais jamais animaux ni humain, du moins en théorie, mais peu importe, dit-il en balayant l’air de la main. Dans le cas présent, le livre que tu as trouvé chez moi est un portail en direction de mon monde. Et je ne sais pas encore comment, mais visiblement Cardanas a trouvé un moyen d’établir un lien permanent qui lui permet d’envoyer sa garde rapprochée à n’importe quel moment et n’importe où… La première attaque a eu lieu deux jours plus tôt alors que je rentrais du travail, ajouta-t-il plus pour lui-même que pour moi. 

Je réfléchis à toute vitesse, essayant de trouver un élément incohérent à son récit. 

- Si le lien entre ton monde et celui-ci se fait à travers le livre, comment expliques tu que l’homme que j’ai tué soit apparu près de toi, dans la rue, et pas dans ton appartement, près du portail ? 

Erick haussa les épaules. 

- Je me pose la même question, et je n’ai pas réponse à tout. J’espère pouvoir élucider ce mystère avant que cela ne prenne des proportions trop dramatiques. Je ne comprends pas encore quel procédé utilise Cardanas pour envoyer ses hommes ici, tout ce que je sais c’est que j’avais posé un sceau sur le livre pour verrouiller le passage, et qu’en revenant ici le livre n’était plus à sa place, et le sceau brisé. 

J’avais bel et bien touché au livre oui, mais je n’avais rien remarqué de particulier dessus, et il ne me semblait pas qu’il ait changé tandis que je le manipulais avec soin. Et puis en toute logique, l’attaque avait eu lieu avant que je vienne fouiller dans son appartement ; le sceau avait donc déjà disparu à ce moment là. Voilà que je me mettais à raisonner comme si toute cette histoire était vraie. 

- Rien ne t’oblige à me croire, mais tu voulais la vérité ; la voilà, dit-il devant mon scepticisme. 

Je fis une moue dubitative. 

- Et qu’est devenue l’espèce de molosse à la grosse épée ? Je ne l’ai pourtant pas inventé, ma chemise est encore pleine de sang, ajoutai-je en repensant au torchon imbibé que j’avais jeté dans la baignoire. 

Erick m’observa un moment avec un léger froncement de sourcils. 

- Non, tu ne l’as pas inventé, en effet. Il s’appelait Joastin, fût un temps il était templier tout comme moi, mais c’était également l’un des plus faibles de notre ordre. Il a été l’un des premiers à céder devant l’attrait du pouvoir. Son âme repose aux Enfers désormais, et son corps s’est évaporé pour rejoindre la matière de son monde d’origine. Les choses reprennent leur cours. 
- Je suis désolée Erick. Je n’arrive pas à croire à toute cette histoire tirée par les cheveux. Ça ne peut pas… ce n’est pas ainsi que vont les choses. Pour moi tu n’es qu’un collègue de travail à qui il manque une case. 

Erick s’esclaffa et se leva pour se planter devant moi. 

- Je te remercie pour ta franchise. Mais le collègue à qui il manque une case n’a pas besoin que tu le crois. Je te mets juste en garde contre les dangers que tu cours à présent. Cardanas a forcément vu ton visage à travers l’esprit de Joastin, et crois-moi il ne t’oubliera pas, il essayera de te retrouver et il te tuera. Ce ne serait qu’un échange de bons procédés pour lui ; tu as tué l’un de ses soldats, ce ne serait que justice que tu meurs à ton tour. 

Je frissonnai devant de telles paroles froides. Dans quel monde vivait-il donc ? Comment pouvait-on être dérangé à ce point et paraître si sain d’esprit ? Je n’étais pas forcément un exemple en la matière, mais il y avait des limites à tout. 

- Bien, maintenant que je sais tout et que ta blessure est bandée, tu peux partir, comme promis. 
- Ho non, après ce qu’il vient de se passer, il n’est pas question que je te laisse seule ici. Si je pars, Cardanas aura la voie dégagée pour te supprimer. 
- Qu’est-ce que ça peut te faire ? répliquai-je cinglante. Je ne suis rien pour toi, juste une femme d’un autre monde qui n’a rien à voir avec toi, une étrangère. Alors tu peux t’en aller et si un second Joastin pointe le bout de son nez ici, j’en fais mon affaire. 

Erick ria aux éclats et déclara qu’il n’avait aucun doute là-dessus. 

- Il n’empêche que je me sens responsable de toi maintenant, et je ne bougerai pas d’ici tant que tu ne seras pas prête à me suivre. 

Je le toisai du regard. Sa décision semblait le contrarier, mais il n’en était pas moins déterminé. 

- Je n’ai besoin de personne et tu n’es pas responsable de moi. 
- Soit, déclara-t-il en haussant les épaules. Je ne bougerai pas d’ici à moins que tu ne me menaces avec ton couteau. 

La plaisanterie ne me fit pas rire. Furieuse de ne pas avoir eu le dernier mot je m’isolai dans la cuisine pour préparer quelque chose à manger ; il était 16 heures et mon estomac criait famine après s’être lamentablement vidé dans les toilettes. J’avais quelques restes de ratatouille préparée la veille, et du blanc de poulet, que je fis revenir dans un wok. Cela suffirait bien pour nous deux. Erick me rejoignit dans la cuisine lorsque le repas fût prêt, et nous mangeâmes en silence. Je contemplai d’un regard neuf mon collègue de travail. Et si c’était vrai ? Après tout, quel intérêt avait-il à inventer une telle histoire ? Je ne lui avais jamais connu d’ami, ni même de fiancée, et la fouille de son appartement m’avait confirmé la chose. Personne ne venait le voir au travail, même ses collègues l’ignoraient royalement. Moi-même je ne lui avais porté qu’un intérêt modéré jusqu’à aujourd’hui. 

Je fis la vaisselle en silence et m’enfermai dans ma chambre. Erick se débrouillerait seul s’il voulait rester ici. Je mis un peu de musique pour méditer et m’allongeai sur le lit. Si je n’étais pas virée du travail j’aurais de la chance. Je pourrai toujours prétexter cette fameuse migraine fulgurante, mais les hordes de caméra qui envahissaient tous les lieux publics n’auront pas oublié mon passage chez Albert, et après une petite enquête de routine on retracera tôt ou tard mon parcours, et on remontera jusqu’à Joastin, et mon acte barbare. Fatalement. Alors je serais de nouveau fichée, une enquête spéciale serait ouverte à mon sujet, et ma vie entière sera passée au crible par les loupes des experts en tous genres. Je n’aurais plus aucuns secrets, et de vieux souvenirs reviendraient au grand jour… sauf si… Non, inutile d’y penser, ce serait pure folie. 

Sur ces pensées chaotiques je me sentis plonger dans les limbes embrumés du sommeil, et j’y glissais avec ivresse, persuadée que demain tout reviendrait à la normal.

***

Cela faisait longtemps que je n'avais pas dessiné sur papier, et ce n'est pas désagréable ! C'est brut de décoffrage comme on dit, mais peut-être que je ferais des retouches sur photoshop plus tard.

Ha et pour infos, pour ceux qui n'avait pas reconnu le dessin, c'est tiré des Forêts d'Opales, d'Arleston et Pellet. J'aime beaucoup l'univers et les dessins de cette série !

lundi 10 septembre 2012

Destins croisés - Episode 6



Je retrouvai Erick affalé sur le canapé noir – le noir était décidément une couleur seyante –, il avait l’air soucieux. Il avait enfilé un pull et changé de pantalon. Je regardais autour de moi. Aucune trace du colosse que j’avais tué ; aucune trace de sang, aucune trace de lutte, était-ce donc un cauchemar ? Mais non, je n’avais pas rêvé, mon couteau de cuisine trônait sur la table basse, encore plein de sang. Erick se leva et s’approcha de moi. 

- Ça va ? demanda-t-il doucement. 

Je balbutiai. 

- Oui,… je crois. Mais… où est-il passé ? Qu'est-ce qu’il voulait ? Qui était-ce ? Que… 

Erick se leva et me prit par les épaules. 


- Je t’avais dis de ne pas t’en mêler. Voilà à quels risques tu t’exposes en m’aidant. Maintenant ils vont chercher à t’éliminer, tu t’es dressé comme un obstacle entre eux et moi, ils ne te laisseront pas tranquille. 

- Mais de qui parles-tu à la fin ? m’énervai-je. Qui te recherche ? En quoi t’aider met ma vie en danger ? Qui était cet homme ? Je… je l’ai tué, alors où est-il maintenant ? Il n’a pas pu disparaître ainsi ! 


Ma gorge se noua mais mes yeux restèrent désespérément secs. Je n’étais pas faible ! 

- Eléonaure ! 

Erick me sourit, et ce simple geste suffit à apaiser mon esprit torturé par l’acte morbide que j’avais exécuté avec tellement de rage et de sang froid en même temps que ç'en était effrayant. Ses doigts caressèrent ma joue avec douceur. Je me dégageai sans délicatesse et posai un index accusateur sur sa poitrine, en le regardant droit dans les yeux. 

- Qui es-tu à la fin ? Je n’ai rien trouvé d’intéressant dans ton dossier à l’agence, et je ne vais pas me contenter de ça, après ce que je viens de faire pour toi. Alors je t écoute. 

Je croisai les bras et pris un air déterminé pour lui montrer que je n’abandonnerai pas tant que je n’en saurais pas un peu plus. Erick de rassit sur le canapé et passa une main lasse sur ses yeux. Visiblement ce qu'il avait à me dire ne l’enchantait guère, mais je me fichai éperdument de ses états d’âme ; j’avais tué un homme de sang froid et j’estimai que j’avais le droit de savoir pourquoi. 

- Tu ne me croiras jamais et tu me prendras pour un fou. Oublie ça. 

- Hors de question. Tu me dois des explications et je les écouterai quoique tu dises. J’en jugerai après. 

Erick se pencha en avant et posa une main sur son bandage. 

- Comme tu veux. Après tout je n’ai rien à perdre dans l’affaire, et tu as déjà fait ton choix…Je viens d’un autre monde, d’un autre univers que le tien. Là d’où je viens, certaines personnes veulent ma mort et je me suis réfugié ici dans ton monde. C’est pour cela que tu n’as rien trouvé sur moi. Ici je n’ai pas de passé, pas de famille. 

- Arrête de me prendre pour une cruche. C’est un conte à dormir debout que tu me chantes là. 

- Je te l’avais dit. 

Un silence s’installa entre nous. Je dévisageai un peu plus Erick en me remémorant quelques détails. Deux ans plus tôt, il était arrivé fraîchement diplômé à l’agence, pour un entretien d’embauche. Enfin c’est ce qu’il avait prétendu en brandissant un bout de papier cartonné, signé et tamponné par le Haut Directoire. Il avait réussi l’entretien avec brio et on lui avait attribué le bureau voisin du mien. A cette époque j’étais également toute jeune à l’agence et le rythme des longues journées était éprouvant. J’avais alors pris l’habitude de démarrer la journée avec un café bien serré pour me maintenir éveillée jusqu'au déjeuné. La complicité avec mes collègues m’était quelque chose d’inconnu. Ils n’avaient pas fait un geste envers moi et de mon coté je n’avais pas non plus été très engageante. Un matin, quelques semaines après l’arrivée d'Erick, je trouvai un café posé sur le bord de mon bureau. Ce petit geste était devenu un rituel et j’avais appris à l’apprécier pour ce qu'il était. J’avais alors cru que mes rapports avec mon voisin de bureau se développeraient vers quelque chose qui ressemblerait à de l’amitié, mais non, il se contenta de son bonjour matinal et de quelques sourires dans la journée. J’avais respecté son silence et accepté son attitude. Plus d’une fois la curiosité m’avait piquée mais je n’avais jamais franchi le pas. Aujourd'hui plus qu'une occasion, c’était une nécessité de savoir qui il était, et j’allais bêtement passer à coté si je continuai à réagir ainsi.

La suite du récit et la suite du work in progress. J'ai commencé la colo, mais j'avoue que je m'empêtre un peu et je n'arrive pas au résultat que j'aimerai obtenir. Mais bon, comme d'habitude, j'essaye quand même, car ça ne coûte pas grand chose !

mercredi 5 septembre 2012

Destins croisés - Episode 5


Ce qui semblait être un homme vêtu d’une armure métallique menaçait mon collègue de travail avec une immense barre de métal qu’il tenait à deux mains. Elle brillait de mille feux. Cela me rappelait vaguement les épées qui illustraient les vieilles bandes dessinées. Il dominait Erick de deux têtes et ses mains gantées tenaient fermement la garde en argent de son arme. Ce qui devait être un heaume en fer blanc surmonté de plume rouge, cachait son visage et son cou. Néanmoins une longue natte tressée en sortait et se balançait dans son dos. Mais comment n’avais-je pas pu l’entendre entrer ? 

- Hey ! Qu’est-ce que vous faites chez moi ? 

Je n’aurais pas trouvé mieux si j’avais voulu paraître aussi idiote que j’en avais l’air, campée sur mes jambes devant le salon, avec mon grand couteau de cuisine dans une main. Le géant se retourna et me regarda quelques instants avant d’éclater d’un énorme rire gras. Oui, décidément j’étais vraiment une imbécile, et le regard que me lança Erick me confirma la chose. Et dans ces cas-là, autant l’être jusqu'au bout. 

- Je ne sais pas qui vous êtes, et ce que vous voulez, mais je vous prierai de bien vouloir sortir de chez moi, dis-je en pointant la porte du doigt. 

Le colosse en armure, qui menaçait toujours Erick de son épée disproportionnée, s’esclaffa de nouveau. 

- Elle me prie de sortir de chez elle ! Haha ! La bonne blague ! Tu n’as donc pas trouvé mieux pour te défendre qu'une misérable femme tout juste bonne au fourneau ? Non, Eryck tu me déçois cette fois, j’attendais mieux de ta part que ça ! dit-il en me désignant de la tête. 
- Hey ! Ici c’est chez moi, et votre place est dehors ! 

Je ne sus jamais ce qui me passa par la tête à ce moment-là ; je m’avançai d’un pas décidé pour le tirer par le bras en direction de la sortie. 

- Tu es vraiment pathétique Eryck ! 

Le géant souleva son énorme bras et me décocha un formidable revers de main qui m’envoya à l’autre bout de la pièce. Ma tête tapa contre le mur et je fus prise de haut le cœur en tentant de me relever. Le choc résonnait dans tous mes os et mon crâne semblait sur le point d’éclater. 

Erick et l’intrus m’avaient déjà oubliée, me laissant à mes nausées et mes douleurs. Je pris appui contre le mur et tentai une nouvelle fois de me relever. Je tenais à peine sur mes jambes mais ce fût suffisant pour récupérer le couteau qui avait glissé au sol à quelques centimètres de moi. Je vis vaguement Erick lever ses deux mains devant lui tandis que le géant abattait sa lourde épée sur sa tête. Il aurait dû mourir, oui c’est ce qui aurait dû se passer… normalement…, mais non ce n’est pas ce qui se passa. Contre toute attente, l’épée resta figée dans les airs, et le colosse semblait être à la lutte pour exécuter son coup. J’évaluai la situation rapidement et froidement. Sautant probablement sur la seule ouverture qu’il me laisserait, je bondis sur son dos et abattis le couteau à maintes reprises entre son armure et son heaume ; le seul endroit où il était vulnérable. Des gargouillis s’échappèrent de sa gorge et une gerbe de sang gicla dans ma direction. Le colosse battit vainement des bras dans le vide puis s’écroula à mes pieds… mort. 

Je regardai Erick, il avait l’air d’aller bien si on oubliait sa blessure au ventre, dont le bandage avait pris une couleur rougeâtre. Je regardai l’énorme masse étendue à mes pieds, une marre de sang grandissait sous l’homme au heaume. Je regardai mon couteau, plein de sang qui gouttait au sol. Mon regard allait de l’un à l’autre. Était-ce un rêve ? Comprenant soudainement ce que je venais de faire je lâchai prestement mon arme de fortune et regardai mes mains tachées de sang elles aussi. Je tirai sur ma chemise blanche, elle était également tâchée de sang. Bon Dieu qui n’existe pas, était-ce un cauchemar ? Je portai une main à la bouche et prise de violente nausée je courus au toilette. Mon estomac se vida de tout son maigre contenu. Les veines battaient sourdement à mes tempes, les yeux me piquaient, et mes mains tremblaient sur le bord de la cuvette. Les souvenirs remontèrent à la surface avec une violence inouïe. Je vomis une dernière fois, puis mon estomac, une fois assuré d’être réellement vide, me laissa en paix. 

Je gagnai la salle de bain et me rinçai la bouche ; du sang constellait mon visage et mes cheveux. Toute abasourdie, la réalité semblait être difforme. En détachant les boutons de ma chemise j’eus l’impression d’être dans le corps d’une autre femme, et d’assister passivement à ses gestes. Cette femme hystérique se frotta énergiquement les cheveux pour enlever les traces immondes de la violence qui avait eu lieu. Elle se déplaça mécaniquement jusqu'à sa chambre et enfila un T-shirt à manche longue noir. Oui, le noir c’est une couleur seyante. Elle inspira un grand coup et sembla me happer dans les méandres de son esprit, nos âmes se mêlèrent et je ne fis plus qu'une avec elle. J’étais de nouveau elle, elle était de nouveau moi, j’étais de nouveau moi. Les souvenirs se dissipèrent peu à peu. Cette fois, je devrais bien affronter la réalité de mes actes. Ce ne serait pas sans conséquence, car je n’aurais pas d’issue de secours. Même avec l’avocat le plus pourri de la Cité, traînant dans les meilleures magouilles et étant dans les petits papiers des juges, j’étais bonne pour la zone de stockage définitif. Car Damien ne viendrait pas à mon secours cette fois.

Le work in progress ne correspond pas vraiment à l'épisode, mais c'est tout ce que j'ai à montrer en ce moment !

mercredi 29 août 2012

Destins croisés - Episode 4


Nous descendîmes les cinq étages en silence, j’avais pris la tête de la marche, et j’avançais d’un pas ferme. Je n’avais pas l’intention de montrer mes doutes à mon collègue ; j’avais pris une décision, et comme toutes celles que j’avais prises tout au long de ma courte vie, je l’assumerai jusqu’au bout. Je grimpai dans ma voiture et Erick prit place à mes cotés. Alors que le véhicule s’engageait dans une petite rue, pour faire demi-tour, de grosses gouttes d’eau s’écrasèrent sur le pare-brise : le chant monocorde de la pluie débuta. Ce n’était pas un temps à courir les rues pour fuir, et je me félicitai de mon initiative. Erick se mura dans son silence habituel et l’espace de quelques instant j’eus l’impression de retrouver le collègue taciturne que je connaissais en réalité si peu, et qui, pourtant, m’avait toujours été sympathique sans que je ne sache vraiment pourquoi.

Nous n’échangeâmes pas un seul mot durant tout le trajet qui nous mena droit chez moi. L’engin se gara en contrebas des immeubles et nous courûmes jusqu’au hall, sous la pluie battante. L’eau dégoulinait encore de nos vêtements lorsque nous passâmes la porte de mon appartement. Ce n’était pas très grand. Configuré à peu de choses près comme celui d’Erick, il y avait juste une chambre de plus que j’avais converti en bureau. Je n’avais pas besoin de plus, et surtout je n’avais pas les moyens d’avoir plus. Et pour une femme de ma condition ce n’était pas si mal. J’avais meublé mon intérieur sobrement, avec de nombreuses lignes courbes et élégantes ; j’avais choisi des couleurs neutres – noires et blanches – rehaussées çà et là d’un mélange chaud et froid – terre de sienne et vert anis. Avec le temps j’avais fini par m’y plaire. La grande baie vitrée du salon donnait plein sud et la lueur verdâtre du soleil entrait à flot lors des beaux jours. Sur le balcon je pouvais également observer le crépuscule tombant sur la Cité. Non, je n’étais pas mal lotie.

Erick haletait à coté de moi en se tenant le coté. Je pris son sac de voyage que je déposai dans le salon et revins vers lui. Je trouvais son teint pâle et son état général avait quelque chose d’effrayant. D’ordinaire si calme et si détaché, presque rassurant à certains moments, il semblait en proie à des tourments intérieurs et son visage était crispé par la douleur. Je tendis une main vers sa veste pour l’écarter mais il me repoussa d’un revers de main.

- Ça va aller.
- Non, ça ne va pas aller. Tu as perdu tellement de sang. Laisse-moi au moins regarder.

Erick grommela mais me laissa faire lorsque je revins à la charge. Sa veste, son pull, son T-shirt et son pantalon étaient poisseux et gorgés de sang. J’écartais délicatement les tissus imbibés en m’agenouillant devant lui, pour mieux observer la plaie. Elle était nette et profonde, et devait bien mesurer cinq à dix centimètres de long. Ce n’était pas étonnant qu’il souffre, mais je n’arrivais pas à déterminer ce qui avait pu causer une blessure pareille. Visiblement, aucuns organes vitaux n’avaient été touchés, c’était déjà bon signe. J’emmenai Erick avec moi dans la salle de bain et sortis une bouteille d’alcool à 90° C, ainsi que des compresses, une bande de gaz et des ciseaux. Mon collègue me lança un regard furibond, mais une fois encore il se laissa faire quand je lui enlevai sa veste, son pull, et son T-shirt. Je versai une bonne quantité d’alcool sur une compresse et l’appliquai sans ménagement sur la plaie. Il se crispa sous la douleur, et ses muscles se contractèrent sous mes doigts. Je fis semblant de ne pas être perturbée devant sa puissante musculature que je n’avais jamais remarquée, puisqu’il se cachait toujours derrière d’épais pull en laine. J’utilisai plusieurs compresses pour désinfecter la plaie et essuyer le sang qui avait coulé en abondance, puis je sortis un pot en verre de sous l’évier. Erick le prit et le renifla d’un air soupçonneux.

- Qu’est-ce que c’est ? me demanda-t-il.

Je me dressai de toute ma hauteur pour le toiser, malgré sa bonne tête qui me dépassait, et déclarai avec aplomb :

- Ceci, mon cher, est un cataplasme concocté par mes soins, à base d’un tas de truc qu’on ne trouve plus aujourd’hui. C’est plus efficace que n’importe quel médoc’ que l’on pourrait te refiler.

Il le renifla une seconde fois avant de hocher la tête et me tendit le pot. J’en appliquai largement sur la plaie, et en imbibait une compresse que j’appliquai dessus. Avec la bande de gaz j’entourai son torse afin de maintenir le cataplasme et favoriser la cicatrisation. Je pris une dernière compresse et l’approcha de son visage où une petite coupure saignait encore mais il attrapa mon poignet en vol. Sa pression n’était pas violente comme la dernière fois, mais douce et délicate.

- Je m’en occupe, merci.
- Comme tu veux.

Je laissai retomber ma main le long de mon corps et abandonnai là mon blessé pour m’affairer en cuisine. J’avais pour idée qu’une bonne tisane ne nous ferait pas de mal et délierait peut-être un peu plus la langue d’Erick. J’étais bien décidée à lui arracher les vers du nez pour comprendre à quoi rimait tout ce cirque.

J’entendis du bruit dans le salon et supposai qu’Erick fouillait dans son sac pour mettre des vêtements propres. Mais lorsque des éclats de voix s’élevèrent de la pièce voisine, je compris mon erreur. Quelqu’un était entré chez moi, et Erick s’opposait à lui. L’individu avait une voix grave et couvrait mon collègue d’injures que je n’aurais jamais osé prononcer. Mon cœur s’accéléra, je ne pouvais pas rester là à rien faire. M’armant de courage je bondis dans le salon, un long couteau de cuisine brandi en avant, prête à faire face à tout ce qui pouvait arriver. Je m’étais attendu à tout, sauf à ça. Oui, vraiment à tout, mais pas ça.

Comme toujours, je ne suis pas du tout convaincue par la colo. Il va vraiment falloir que j'y remédie, d'une manière ou d'une autre.

dimanche 19 août 2012

Destins croisés - Episode 3


Erick était là, haletant, se tenant au chambranle de la porte du salon. Il avait une main portée à son bas ventre et une douleur visible crispait ses traits d’ordinaire calmes. En me voyant il écarquilla les yeux et bredouilla des phrases incompréhensibles.

- Qu’est-ce que tu fais là ? dit-il enfin après avoir retrouvé les idées claires.

Ses yeux gris pâle me dévisagèrent avec insistance comme s’il avait une hallucination. Je me sentais gênée d’être entrée chez lui comme une voleuse, et d’avoir fouillé son appartement, cependant, l’inquiétude que je lisais dans son regard me disait qu’en réalité il se fichait bien de savoir pour quelles raisons j’étais là. Oubliant mon embarras je repris avec aplomb.

- C’est plutôt moi qui devrais te demander ce que tu fais là, rétorquai-je. Pourquoi n’es-tu pas au bureau ?

Erick regarda son poignet et soupira.

- Je n’avais pas vu qu’il était si tard.

La conversation avait quelque chose de surréaliste. Il voulut sourire, mais une quinte de toux l’en empêcha. Sa main quitta son ventre pour se placer devant sa bouche alors qu’il crachait du sang. Affolée, je me précipitai vers lui. Je voulus passer mon bras sous son épaule pour le mener jusqu’au canapé, mais il émit un grognement et me repoussa violemment. Mon épaule alla cogner contre le mur d’en face. Je m’apprêtai à émettre une remarque désobligeante, avant de m’apercevoir qu’il était blessé sous sa veste, et que j’avais du sang plein les mains.

- Qu’est-ce qu’il t’est arrivé ? demandai-je inquiète.
- Rien. Ne te mêle pas de ça, répliqua-t-il froidement.

Erick traversa péniblement le salon et s’arrêta devant la table basse. Son regard se posa sur l’ancien livre que j’avais laissé là quelques instants plus tôt, puis revint se fixer sur moi. Ses yeux semblaient à présent fait d’acier. Il n’y avait plus rien d’amical dans son attitude. C’était une facette que je ne lui connaissais pas. Il avait l’air d’un parfait inconnu. D’ailleurs avait-il été autre chose qu’un inconnu pour moi ? Je n’avais jamais autant parlé avec lui qu’à cet instant précis.

- Tu as touché à ce livre ? demanda-t-il visiblement en colère.
- Oui, je l’ai juste feuilleté. Mais c’est du charabia. Et ce n’est pas la peine de te mettre en colère pour ça, rajoutai-je devant son air furieux.
- Comment oses-tu ! Tu te permets de rentrer chez les gens, de fouiller et de juger, sans savoir !
- Je suis désolée Erick. Je ne savais pas que c’était important, repris-je plus doucement. Qu’est-ce que c’est ?
- Ne te mêle pas de ça !

Sa voix tonna au dessus de ma tête. Je tremblai comme une feuille devant sa fureur, mais je ne m’avouai pas vaincue. Ho non, je n’étais pas venue jusqu’ici pour rien !

- Que je ne me mêle pas de quoi ? J’ai mis la carrière d’Albert et la mienne en péril pour venir chez toi. Personne ne savait où tu te trouvais, et quand enfin je mets la main sur toi, tu ne ressembles pas à celui que je connais, et tu pisses le sang ! Et tu voudrais que je ne mêle pas de ça !

Son regard n’avait pas dévié du mien.

- Par pitié Eléonaure, ne t’en mêle pas. Va-t-en.

Son ton s’était adouci mais restait ferme.

- Je ne m’en irai pas, m’entêtai-je.

Et pour prouver que je ne changerai pas d’avis, je croisai les bras et m’adossai au mur de l’entrée. Erick soupira et fut pris d’une nouvelle quinte de toux, qui lui fit cracher encore plus de sang.

- Et bien reste là si tu veux, moi je m’en vais.
- Comment ça tu t’en vas ?

Sans prendre la peine de me répondre, il se dirigea vers sa chambre, et telle une gamine insolente, je lui emboîtai le pas en sautillant derrière lui. Il ouvrit le placard que j’avais fouillé et sortit un sac de voyage. Il y jeta pêle-mêle quelques vêtements, et sortit de l’ombre une paire de botte en cuir que je n’avais pas remarquée. Il alla ensuite à la salle de bain, ne prêtant plus attention à moi. Ayant levé toute inhibition, je restai dans la chambre et fouillai le sac ; il avait pris quelques sous-vêtements, deux trois pantalons, des T-shirts, deux pulls en laine avec d’épais col roulé, sa paire de botte, un étrange couteau et une couverture. Dans l’une des poches sur le coté, je trouvai une boussole et un petit carnet noir. Je n’eus pas le loisir de l’ouvrir qu’Erick était déjà revenu.

- Tu es encore là toi ? s’exclama-t-il en m’arrachant le carnet des mains pour le remettre à sa place. Je t’ai dit de partir.

Il ajouta un nécessaire de toilette, et son fameux livre rouge avant de refermer le bagage.

- Où comptes-tu aller ? demandai-je.
- Loin. Ça ne te regarde pas.

Il attrapa son sac et le balança par dessus son épaule. Il semblait moins gêné par sa blessure que tout à l’heure, et il avait essuyé le sang qui avait coulé le long de sa mâchoire. Alors qu’il allait sortir de la pièce j’attrapai la manche de sa veste.

- Dis-moi où tu vas…

Poussé par une soudaine fureur, il se retourna vers moi et m’attrapa le poignet. Sa grande main me broya les os et son regard me foudroya sur place. Je balbutiai quelques mots incompréhensibles et je ne sus pas si ce fût la peur qu’il lut dans mes yeux, ou la lassitude, mais sa langue se délia et il lâcha enfin quelques mots constructifs.

- Ils vont revenir. Cette fois je n’aurais pas autant de chance. Je ne peux pas rester ici, je dois partir, c’est comme ça. Et toi tu ferais bien de reprendre le cours normal de ta journée.
- Qui ça « ils » ? Où veux-tu aller ? Ta blessure doit être soignée avant toute chose. Tu n’iras pas bien loin dans cet état là.

Sa poigne se raffermit sur mon poignet et je serrai les dents.

- Je t’ai dit de ne pas te mêler de ça. Pour ton bien, reste en dehors de cette histoire et retourne bosser. Tes clients doivent t’attendre.
- Et ils pourront encore attendre longtemps. Si tu ne me réponds pas c’est parce que tu n’as, en réalité, aucune idée de là où tu vas aller, n’est-ce pas ?
- Pourquoi faut-il que tu sois si obstinée…

Il grimaça et me lâcha pour se tenir le bas ventre. Oui, j’étais obstinée et je comptais bien avoir le dernier mot.

- Viens chez moi si tu ne peux pas rester ici.
- Non, répliqua-t-il d’un ton sec.
- Au moins pour soigner cette vilaine blessure. Je ne suis pas médecin, mais tu ne peux pas rester comme ça, c’est sûr. Après je te laisserai tranquille.
- Tu ne sais pas dans quoi tu mets les pieds. Je ne peux pas te laisser prendre de tels risques.
- J’ai déjà pris des risques en voulant trouver ton adresse.
- Les risques dont je parle ne sont pas comparables à la perte d’un emploi, crois-moi. Ce n’est rien à coté de ce que tu pourrais encourir en m’aidant. Alors non. Je ne peux pas accepter.
- Moi seule décide des risques que je prends, répliquai-je implacablement. Suis-moi.

Je lui pris la main et il me suivit sans un mot. J’avais gagné – pour mon plus grand malheur. Erick ne prit même pas la peine de fermer son appartement à clé. Il laissait tout, tel quel, derrière lui, et la petite voix me chuchota qu’il ne reviendrait jamais ici. Dans quel pétrin avais-je encore mis les pieds ?

Un petit work in progress et la suite des aventures d'Eléonaure et Erick.

mardi 29 mai 2012

Ashatah



« Accoudé au bastingage du navire il savourait ce fameux vent avant la tempête avec délice. Raenir aimait vivre dangereusement, alors quand il avait su qu’un équipage se préparait à aller en haute mer pour rejoindre les îles d’Elande, il avait tout fait pour en être. Sa mère avait essayé de le convaincre de renoncer à cette folie, en vain. Lui ne rêvait que d’aventures et d’épopées fantastiques, alors sa place d’apprenti boulanger chez le vieux du village était loin de lui apporter ce qu’il attendait de la vie.


Ici, face aux éléments naturels il sentait l’adrénaline lui monter à la tête et ses rêves d’enfant devenir réalité. Il se remémora avec tendresse les larmes que sa mère n’avait su retenir sur le quai du port. Silhouette fragile au milieu d’une foule de badauds bruyante, elle avait sorti son mouchoir blanc pour se tapoter les joues avec douceurs et essuyer les rivières de larme qui coulaient jusque dans son cou. 

Elle se savait condamnée par une maladie incurable, et même l’Ordre n’avait pu trouver un remède contre ce mal qui la rongeait. Mais qu’importe, sa mère continuait sa vie malgré la maladie, et Raenir était fier de sa force. Il voulait qu’elle soit fière de lui à son tour, et pour cela elle devait le laisser partir. Tous deux avait toujours su que ce jour arriverait. 

- Hey, l’avorton ! cria un matelot aguerri dans le dos du jeune homme. Au lieu de bailler aux corneilles vient me donner un coup de main. Le pont doit être  dégagé. La tempête arrive. 

Le jeune homme se redressa et s’étira de toute sa longueur avant de rejoindre au petit trot l’homme d’âge mur qui lui tendait plusieurs bouts. 

- Va me les ranger dans la cale et revient me voir après. J’ai encore du boulot pour toi. 

Raenir acquiesça avec le sourire et partit en courant pour ranger le matériel. Il aimait se rendre utile et était avide d’apprendre un tas de nouvelles choses. En chemin il croisa d’autres matelots qui s’affairaient à attacher tout ce qui pouvait être dangereux en cas de grosse mer. L’adreline monta un peu plus et le jeune homme se dépêcha de revenir sur le pont. A deux ils ramassèrent tout ce qui trainait, rangèrent l’équipement qui n’avait plus rien à faire ici et s’assurèrent que tout était en ordre. Satisfait le matelot fit claquer sa main dans le dos de Raenir qui manqua de voler sous le coup. 

- C’est bien mon garçon. Continue comme ça et un jour peut-être tu auras ton propre équipage. 
- Oui monsieur. 
- Ne traine pas trop ici, la tempête sera sur nous d’un moment à l’autre et tu ferais mieux de rester à l’intérieur. 
- Bien monsieur. 

L’homme prit le dernier seau qui trainait et partit rejoindre les matelots qui attendaient les ordres des officiers. Raenir se détourna pour aller à la proue du navire. Le nez au vent il défia du regard le ciel noir qui se profilait à l’horizon. La mer moutonnait de plus en plus et quelques gros rouleaux commençaient à faire leurs apparitions. 

- Moi Raenir, fils de Maelen, je n’ai peur de rien ni personne ! hurla le jeune homme en serrant le poing. Un jour je serais le maître de ces océans et de ses mystères ! Un jour je saurais enfin la vérité sur les îles d’Elande et on chantera à ma gloire ! Mère, tu seras fière de moi je te le promets ! 

Un roulement de tonnerre suivit la déclaration enflammée du jeune homme et de grosses gouttes commencèrent à s’écraser sur les voiles et le pont. Raenir sourit et fit la révérence. 

A cet instant il crut apercevoir un visage à travers l’écume des vagues qui déferlaient sur la coque du navire. N’étant pas certain de ce qu’il avait vu, il se pencha un peu plus pour scruter les eaux sombres qui se déchaînaient de plus en plus. Stupéfait il faillit lâcher le bout qu’il tenait entre ses mains, derniers liens qui le retenait encore à bord. Il n’avait pas rêvé. Un visage d’ange aux cheveux mordorés était en train de se matérialiser sous les eaux. Quand elle ouvrit les yeux, le visage avenant et paisible de la jeune femme se teinta de colère et de fureur. 

- Qui es-tu pour croire qu’un jour tu règneras en maître ici ! gronda-t-elle d’une voix à la fois douce et tranchante. 

Raenir recula sur le pont en balbutiant tandis que l’apparition prenait pied sur la proue du navire. Sa peau claire et translucide était à peine couverte d’une robe qui semblait fait d’eau et d’air, et ses yeux pâles se posèrent sur le jeune homme avec insistance. 

- Je t’ai posé une question humain ! Ces eaux ne vous appartiennent pas. Encore moins les îles d’Elande. S’il est dit qu’aucun d’entre vous n’y mettra les pieds alors ne doutez pas que c’est ce qu’il arrivera. 
- Ashatah… souffla Raenir toujours abasourdi de ce qui lui arrivait. 
- C’est bien tu connais au moins mon nom. Mais cela ne te sauvera pas. 

Sur ces mots, elle leva les bras en direction du ciel et la mer se déchaina de plus belle sous l’orage. Le navire chavira brutalement et le jeune homme eu l’heureux réflexe de se rattraper au bout de de la grande voile pour ne pas être projeté au fond de l’océan. Mais le bâtiment commençait à prendre l’eau alors ce n’était qu’une question de temps avant qu’il y passe. 

- Voilà ce qui se cache derrière les îles d’Elande… murmura le jeune homme. 

Dans sa tête le tableau qu’il s’évertuait à compléter depuis des années prenait enfin tout son sens. 

- Mère, soit fière de moi et ne pleure pas. Nous nous reverrons bientôt. 

Raenir lâcha prise. Il était prêt à accepter son destin si les dieux en avaient décidé ainsi. En paix avec lui-même et ses désirs il ferma les yeux et sourit. 

- Peut-être pas. Et elle aura d’autant plus de raison d’être fière de toi. 
- Pourquoi ? demanda le jeune homme en ouvrant les yeux pour se trouver nez à nez avec Ashatah qui l’accompagnait dans sa chute. 
- Un jour tu le sauras. 

Heureuse comme jamais elle ne l’avait été, la déesse des océans disparut dans les eaux tumultueuses avec Raenir. Elle avait enfin trouvé son premier Arkhan : Raenir dan Arkhan. » 


Récit des divinités Tezone, Acte I, An 522



Et voilà Ashatah, que nous avons brièvement aperçue dans le récit de la déesse de la mort Nishimeu. En parallèle le récit de nos deux héros, Eryck et Eléonaure, vient d'entamer sa 70ème page sur word. Je crois que j'ai trouvé un bon rythme de croisière pour faire avancer le schmilblick comme on dit.

Et pour finir, voici Uzu revisité pour coller à la nouvelle ligne graphique de la série des Dieux Tezons.

jeudi 17 mai 2012

Brackaz





« La journée avait été longue, très longue. L’une des plus meurtrières de la campagne d’ailleurs. Jizeo posa sa chope de bière aigre sur la table et congédia ses hommes. Leur décision était prise ; demain ils jetteraient leurs dernières forces dans la bataille. Voilà plusieurs mois que cette campagne s’enlisait, ses hommes étaient las et lui aussi. Leurs femmes, leurs enfants et leurs terres leur manquaient.


Demain ils auraient peut-être une chance de mettre un terme à ce conflit. Les Dabaïens n’étaient plus très nombreux, et leur vigueur des premiers mois avait fait place à la résignation. Tout comme eux, Jizeo ne voulait plus de cette guerre. Le prix à payer pour une dispute entre noble à la frontière des deux pays était trop élevé. Mais tout comme les soldats dabaïens il n’avait pas son mot à dire. Quand les nobles avaient décidé de faire la guerre, les soldats suivaient et exécutaient les ordres.

Le seul moyen pour Jizeo d’arrêter ce massacre était de porter un coup décisif à l’ennemi. Jusqu’à présent il avait joué la prudence pour protéger les jeunes recrues et les corps de l’armée les plus faibles en n’envoyant que les plus aguerris de ses soldats. Cela n’avait finalement servi qu’à allonger la durée de cette pénible campagne. Alors demain il frapperait dur et fort. Il impressionnerait l’ennemi par le nombre, le dérouterait par la ruse et l’infiltration, l’anéantirait par la puissance commune de sa cavalerie lourde et des trois jeunes templiers fournis par l’Ordre.

Oui, cela devrait suffire pour mettre un terme à cette guerre. Dans le meilleur des cas les dabaïens accepteraient de signer un traité de paix, dans le pire des cas Jizeo serait contraint de donner l’ordre d’exécuter tous les survivants ennemi. Cette idée le répugnait d’avance, mais il savait qu’il n’aurait peut-être pas le choix.

Jizeo sortit de sa tente et salua de la tête les soldats qui montaient la garde. Il passa sur ses épaules la lourde cape qu’on lui avait remise lorsqu’il avait pris ses fonctions de général et se dirigea vers l’extérieur du camp.

Ses sandales foulèrent l’herbe rase et le portèrent jusqu’au bord de la falaise qui dominait le champ de bataille prévu pour demain. Le crépuscule rougeoyant donnait une atmosphère lugubre à ce qui serait le théâtre d’une joute sanglante. L’homme soupira, conscient qu’il n’avait fait que retarder l’inévitable.

Puis il ferma les yeux et pensa à sa femme, Felinia, et son fils, Limo. Comment se débrouillaient-ils sans lui à la ferme ? Est-ce que le vieux Aroloz veillait bien sur eux en son absence comme il le lui avait demandé ? Est-ce que son fils se débrouillait bien comme apprenti maçon ? Est-ce que la grossesse de sa femme se déroulait bien ? Tant de questions auxquelles il aurait aimé avoir des réponses. Le sourire de Felinia et sa douceur lui manquait. Les rires et les bêtises de Limo lui manquaient. Les odeurs des champs lui manquaient. Les hennissements de ses cheveux et les aboiements de ses chiens aussi.

Au fond de lui Jizeo savait qu’il était fait pour le travail de la terre plus que pour celui de la guerre.

Des bruits de pas dans son dos le sortirent brutalement de ses pensées. Comment avait-on pu l’approcher d’aussi près sans qu’il n’entende rien.

- Bonjour Jizeo, murmura une voix douce et grave.

Le général Tezon se retourna lentement. Un homme marchait à pas de velours dans sa direction. Bâti comme un taureau il dépassait Jizeo de deux bonnes têtes et était vêtu pour la guerre. En y regardant de plus près la facture des vêtements était exceptionnelle et semblait venir d’une autre époque. Derrière une barbe rousse drue et fournie l’homme sourit à Jizeo.

- Ta famille et ta terre te manque soldat ? demanda-t-il en prenant place aux côtés du général sur le bord de la falaise.

Jizeo lâcha un soupir et se tourna à nouveau vers la vallée.

- C’est donc comme ça que ça doit se passer, Brackaz ?
- Oui, j’en ai bien peur.

Le géant barbu posa une main amicale sur l’épaule de l’homme qui retenait difficilement ses larmes.

- Est-ce qu’au moins l’issu de la bataille sera favorable à un traité de paix ?
- Oui, je ferai en sorte que ce le soit.
- Bien. C’est mieux ainsi, murmura le général Tezon.

Le silence retomba entre les deux hommes seulement interrompu pour le cri lointain d’une chouette. Jizeo roula des épaules et releva la tête vers la lune.

- J’aurais tellement aimé les revoir une dernière fois. Qu’ils sachent à quel point je les ai aimé et je les aimerais toujours.
- Si tel est ton souhait il sera exaucé, répondit Brackaz d’une voix profonde.
- Pour quelle raison feriez-vous cela ?
- Parce qu’une fois le soleil au zénith tu me reviendras.
- Pourquoi moi ?
- Tu as toutes les qualités requises à mes yeux pour être à mes côtés, Jizeo. Mais je ne prends rien sans contrepartie. Cette nuit tu seras avec les tiens, et demain au coucher du soleil, le traité sera signé entre les deux parties, assurant la paix dans la région pour au moins deux décennies.
- L’offre est généreuse, je dois le reconnaître.
- C’est le moins que je puisse faire pour celui qui m’accompagnera l’éternité durant. Une dernière chose avant que tu ne rejoignes ta femme et ton fils ; prend ceci, il te donnera force et courage jusqu’à ce que l’heure soit venue.

Jizeo prit le médaillon que lui tendait le géant : une pièce en argent frappée d’un demi-cercle traversé par une ligne accompagnée de deux petits cercles.

- Puisqu’il doit en être ainsi…

Brackaz sourit en regardant l’homme qui s’apprêtait à voir pour la dernière fois ceux qu’il aimait avant de rencontrer Nishimeu sur le champ de bataille ; il avait fait le bon choix, à présent il en était certain. Le dieu de la guerre et de la terre avait trouvé son premier Damë : Jizeo din Damë. »

Récit des divinités Tezone, Acte I, An 522

Et en extra, voici la version revisitée de Clezo. Je pense refaire également Uzu et Nishimeu dans la même veine que ces deux-là.

samedi 7 avril 2012

Destins croisés - Episode 2



Rue Courbes se situait dans un quartier reculé de l’épicentre de la Cité, ni mal fréquenté, ni bien fréquenté ; un quartier comme beaucoup d’autres somme toute, donc rien qui aurait pu me mettre sur la voie pour expliquer son absence. Une fois dans mon bureau et constatant que son bord était toujours vide, je me décidai. Je repris mes affaires, et claquai la porte sous le nez d’un de mes rendez-vous qui venait juste d’arriver. Je bredouillai une vague excuse d’un geste de la main, et l’abandonnai sans autre forme de procès à son incrédulité ; après tout, je n’avais pas besoin de le prendre par la main pour lui montrer le chemin de la sortie.

Je sautai une nouvelle fois dans ma voiture, et indiquai la destination voulue au micro qui se tendit vers moi. Le véhicule fila à toute allure dans les rues, pressé par le son de ma voix. Il zigzagua dangereusement à travers les files de voitures et gagna rapidement le quartier d’Erick. Le temps maussade d’aujourd’hui donnait un air sinistre aux rues désertes que je parcourais au pas. Les immeubles se pressaient les uns contre les autres, dans l’espoir d’échapper à la noirceur de la pollution. C’était peine perdue ; ils ressemblaient déjà à de vieilles carcasses pourrissantes sous la lumière verdâtre du jour. Je frissonnai. Le véhicule s’arrêta doucement devant un petit immeuble ; fait de briques et de verres, il semblait perdu au milieu de cette masse noire et métallique qu’était ses voisins. Je descendis prudemment, évitant flaques d’eau et déjections d’animaux qui jonchaient le sol.


Je gravis les quelques marches qui menaient au hall de l’immeuble et m’arrêtai devant les interphones. Mon doigt suivit la liste des noms qui étaient affichés. Trouvé ! Erick X – de son vrai nom – logeait au cinquième étage, porte b. Alors que mon index allait enfoncer l’interphone je m’arrêtai, prenant soudain conscience de mon attitude. Qu’est-ce qui m’avait pris de tout envoyer valser pour me rendre chez un collègue dont je ne savais strictement rien ? Une voix sourde murmura que je devais être là et pas ailleurs. Et puis qu’importe, pensais-je en haussant les épaules. Je ne faisais rien de mal et je pourrai toujours prétexter une migraine fulgurante pour justifier mon absence et mon comportement.

Bien décidée à aller aux bouts de mes intentions, je tentai ma chance en sonnant à l’interphone. Pas de réponse. Je sonnai à nouveau, plus longuement. Toujours aucune réponse. Alors, je me dirigeai vers la porte et tentai de l’ouvrir ; elle était fermée comme je m’y attendais. Qu’à cela ne tienne, je sortis une carte électronique d’une des poches de mon jean, et la fis jouer dans la fente de la porte. Je dus m’y reprendre à plusieurs fois avant de réussir ce tour que j’avais appris il y a déjà quelques années. Un déclic se fit entendre, et je me glissai discrètement à l’intérieur. Les murs délabrés sentaient la moisissure et suintaient d’un liquide noirâtre, le sol dallé était cassé en maints endroits et les néons vacillaient comme sur le point de céder face à une décharge d’électricité trop violente. Je n’aurais su dire pourquoi, mais tout en ce lieu sentait la mort, comme une ombre nauséabonde qui se faufilait derrière vous, attendant son heure funèbre. Mon imagination reprenait le pas sur la raison.

C’était le cœur battant la chamade que je m’arrêtai devant la porte d’Erick. Qu’allai-je trouver ? Un lieu vide ? Un appartement dévasté ? Un cadavre en putréfaction ? Je frappai doucement, sur le qui-vive. N’obtenant aucune réponse, et n’entendant aucun bruit, je frappai plus fort. Toujours rien. Aucun signe de vie. La poignée de la porte se baissa sans aucune difficulté et je découvris l’intérieur de mon mystérieux collègue. Ma première impression fût que j’entrai chez monsieur tout le monde, quelle déception ! Je m’étais emballée pour pas grand-chose. Une entrée banale, équipée d’un buffet, d’un téléphone, de quelques accessoires ordinaires et d’un cadre représentant la vieille Tour Eiffel. Rien de plus. J’avançai silencieusement, et refermai la porte derrière moi. Sur la droite, la cuisine ; propre, ordonnée, et rangée comme l’aurait si bien fait la ménagère moyenne de cinquante ans, mais sûrement pas un homme de vingt-et-un ans. Je jetai un œil par la fenêtre et aperçus une petite cour étriquée, aussi noire que le reste de l’immeuble. Charmant. Je continuai ma visite et passai dans le salon ; rien d’inhabituel, un canapé en cuir, une table basse, une télévision HD de dernière génération, une chaîne Hi Fi, un petit ficus dans un angle de la pièce, et une bibliothèque. Cela aurait pu être chez moi.

En m’approchant, je distinguai quelques classiques que tout honnête citoyen se doit d’avoir chez lui ; quelques recueils de poésie moderne, une ou deux bandes dessinées, et des romans en tout genre. Alors que j’allais m’en détourner, un détail frappa mon attention. Un livre à l’ancienne, avec une couverture en cuir rouge patinée, semblait coincé entre un atlas et un dictionnaire. Me hissant sur la pointe des pieds, je l’attrapai pour mieux l’observer. Voilà bien longtemps que la société avait abandonné le papier pour passer au tout numérique. Intrigué par la rareté de l’objet, je le tournai entre mes mains, examinant la couverture, la tranche et le dos. Rien. Pas de titre, pas de date, pas de résumé, et pas d’auteur. Ce qui m’avait frappé c’étaient les deux bandes dorées qui ornaient la tranche, elles semblaient faites de feuilles d’or. J’ouvris le livre comme si je tenais un objet précieux dans mes mains et le feuilletai délicatement. C’était écrit dans une langue que je ne comprenais pas, les caractères étaient délicats, comme s’ils avaient été tracés à la main. Pourquoi diable Erick possédait-il un objet que l’on ne pouvait trouver que dans la Mémoire Commune ? Je n’allai pas plus loin pour satisfaire ma curiosité, l’heure n’était pas au déchiffrage, mais à la recherche de mon collègue. Je posai donc l’ouvrage sur la table basse et continuai mon inspection. La chambre à l’autre bout de l’appartement était aussi impeccable que le reste ; il n’y avait pas un pli sur les draps, les tables de chevets n’étaient ornées que d’une simple lampe, et les placards étaient méticuleusement rangés, couleur par couleur, taille par taille, genre par genre. Les chaussures étaient également soigneusement disposées par ordre d’élégance, allant de la vieille pantoufle au soulier de travail.

Alors que je contemplai une telle perfection du rangement, un bruit soudain me parvint depuis l’entrée. Quelqu’un venait de claquer la porte. J’hésitai une seconde entre me cacher dans le placard ou courir voir qui c’était. L’idée de passer pour une imbécile lorsqu’on me trouverait cachée entre des vêtements d’homme ne me réjouissait pas. La curiosité l’emporta et je déboulai dans le salon.

Désolée pour ce long silence, mais je vous assure, je ne chôme pas ! Voici donc le deuxième épisode de cet univers qui est déjà bien avancé, accompagné d'une illustration en work in progress !

samedi 21 janvier 2012

Destins croisés - Episode 1



"Il y a des petites choses dans la vie que l’on apprécie. Et ce sont ces petites choses qui font que le monde est monde depuis l’origine du temps. Mais nous, pauvres humains que nous sommes, n’avons pas conscience de cet équilibre fragile et vital pour toute création. Nous nous contentons de consommer toujours plus, pousser par cette peur de ne pas avoir de consistance. Car qui sommes nous si nous ne possédons plus rien ?"

Tous les matins Eric déposait un café bouillant sur mon bureau. Tous les matins, j’arrivais quelques minutes plus tard, balançais mon manteau sur la patère, et finissais de me réveiller en avalant ce café d’une traite. Une routine qui s’était installée naturellement.

Eric était un homme mystérieux et peu bavard. Je ne savais pratiquement rien de lui, en dehors de son prénom et du fait qu’il résidait dans l’épicentre de la Cité. Il m’arrivait souvent de penser que je savais bien peu de chose sur mon voisin de travail. Et si l’envie me prenait de le cuisiner un peu pour assouvir ma curiosité, je respectais néanmoins son silence et sa discrétion. Dans une société où le respect de la vie privée et des individus était bafoué quotidiennement au profit de la rentabilité, je m’accrochais désespérément à des principes d’un autre âge. Le respect et la reconnaissance de l’autre était ma bouée de sauvetage dans ce monde en déperdition. Alors je me contentais de spéculer et d’imaginer des scénarii tous plus absurde les uns que les autres.

En me levant ce matin, une étrange intuition gronda en moi, comme pour me signaler que quelque chose ne tournait pas rond. Je décidai d’enterrer cette voix et exécutai l’éternel rituel matinal. Même si l’envie n’était pas là, il fallait se plier aux règles de la société et faire bonne figure. Je pris un rapide petit-déjeuner, passai en quatrième vitesse dans la salle de bain, avalai le liquide visqueux que tout le monde devait ingurgiter pour supporter l’air insipide de la Cité, enfilai ma veste, et enfin, tournai la clé dans la porte. Comme chaque matin je dévalais les huit étages qui me séparaient du rez-de-chaussée au pas de course. Le seul véritable exercice de la journée. Et aujourd’hui je battis mon record de presque une minute, de peur d’être en retard. Un signe que quelque chose ne tournait pas rond, car jusqu’à présent, je ne m’étais jamais réellement souciée d’arriver à l’heure au travail.

Une fois arrivée en bas de l’immeuble vertigineux – heureuse que j’étais de n’être qu’au huitième – je sautai dans ma voiture garée en contrebas. Le son de ma voix déclencha le moteur, et le véhicule bondit en avant, filant tout droit en direction du quartier des affaires. Les gens étaient passablement énervés et des sonneries tonitruantes fusaient dans tous les sens pour exprimer l’agressivité des conducteurs. Je me frayai un passage dans ce capharnaüm, mais il y avait bien quelque chose d’électrique dans l’air, et la petite voix monta à nouveau en moi pour souligner ce phénomène. Je la fis taire d’un geste de la main lorsque le véhicule tourna brusquement sur la droite pour s’engager dans un petit parking privé. La barrière électrique se leva rapidement à mon approche et j’entendis le bip familier qui scannait la plaque de la voiture pour valider mon arrivée. J’indiquais au véhicule le numéro de ma place et ce dernier s’y dirigea agilement pour se garer.

Je sortis et contemplai quelques instants les buildings à travers les sols de plexiglas renforcés du parking souterrain.  Les tours se dressaient dans le ciel comme de vieux menhirs, l’air menaçant dans leur armure de béton, de blindage et de métal. Ho non, ils n’avaient rien de l’élégance de ces reliques que l’on pouvait encore voir sur de vieilles cartes postales. Ils n’avaient même pas la prétention de s’intégrer dans l’horizon verdâtre.

Je marchai d’un pas vif en direction de l’ascenseur qui menait à la troisième tour Nord ; une vague de chaleur souleva quelques mèches brunes devant mes yeux lorsque les portes s’ouvrirent. Quelques minutes plus tard je franchissais le hall. Le standardiste, planqué derrière son comptoir d’accueil, m’adressa un sourire mielleux.

- Salut Eléonaure ! Comment vas-tu aujourd’hui ?

Comme d’habitude je l’ignorais royalement en passant devant lui, traçant ma route jusqu’aux ascenseurs qui desservait les différents étages de la tour. Je savais pertinemment ce qu’il voulait de moi ; plutôt crever ! L’ascenseur fut long à descendre les quatre cents étages, et je patientai donc jetant constamment un œil sur ma montre. Arrivée en retard ne m’avait jamais réellement préoccupée, quelle mouche m’avait donc piquée ce matin ? C’est avec soulagement que je vis les portes s’ouvrirent devant moi. Deux personnes que je ne connaissais pas étaient déjà dans l’immense habitacle tapissé de miroirs, l’une pour le trois cent cinquante deuxième étage, l’autre pour le deux cent unième. De toute façon, je ne connaissais personne ici en dehors du pantin de l’accueil et des collègues de l’agence Sellor Bay où je bossais. C’était déjà bien suffisant.

Veinarde que j’étais, j’abandonnai mes deux comparses à leur sort au trente septième étage. Je déboulai comme une fusée dans les couloirs de l’agence, m’arrêtant à peine pour répondre aux bonjours des uns et des autres. Je filai droit vers mon bureau, et la porte claqua  dans mon dos alors que je balançai mon manteau sur la chaise. Mais qu’est-ce qui n’allait pas ? Je tournai en rond, regardant autour de moi à l’affût du moindre petit détail qui aurait pu me mettre la puce à l’oreille. Soudain, mes yeux se braquèrent sur le bord de mon bureau. Il n’y avait pas de café ! Et il n’y avait pas non plus ce petit quelque chose dans l’air qui me faisait penser que tout allait bien. Je rouvris prestement la porte de mon bureau et bondis dans celui de mon voisin. Personne. J’entrai sans frapper dans celui de mon autre voisine, visiblement agacée de mon apparition brutale.

- Coralie, tu as vu Eric ce matin ?
- Non, répondit-t-elle sèchement en masquant avec sa main le téléphone pour que son interlocuteur ne l’entende pas. Qu’est-ce que ça peut me faire de savoir où il se trouve ?

Je refermai violemment la porte en levant les yeux au ciel. Je n’aimais pas Coralie, et c’était réciproque. Je courus tous les bureaux, demandant à ceux que je croisais s’ils avaient vu Eric ; personne ne savait où se trouvait cet homme, et cela me contrariait sans que j’en connaisse la raison. S’il y avait bien une chose que je savais de lui, c’est qu’il n’était jamais en retard ni absent. Il était toujours là. Ce n’était pas normal. Où pouvait bien être ce bougre à l’heure actuelle ? Aucune idée. Je regardais ma montre accrochée à mon poignet. 8h30. J’avais des rendez-vous programmés toute la journée, mais au diable ces journalistes, archivistes, comptables, et autres avocats, et au diable mon fichu principe du respect des autres ! D’un pas décidé je me rendis à la Direction des Ressources Humaines, située un étage plus bas. Un homme frisant la cinquantaine, avec un embonpoint bien présent, un visage rose et imberbe m’accueillit avec un grand sourire.

- Eléonaure ! Que puis-je faire pour toi ? demanda-t-il en s’agitant comme un papillon parmi ses fleurs de paperasses numériques.
- J’aurais besoin que tu me communiques quelques informations sur Eric.
- Eléonaure, reprit-il sur un ton de reproche. Tu sais bien que je n’ai pas le droit. Même si accéder à ta requête m’honorerai, je ne peux pas communiquer le dossier d’une personne, sans autorisation officielle.

Ses petits yeux roulèrent dans ses orbites comme deux billes folles, et ses joues prirent une couleur cramoisie, tandis qu’il tripotait une liasse de feuilles digitales avec ses petits doigts potelés. J’inspirai profondément et fixai mes yeux dans les siens, en posant mes deux mains à plat sur le bureau qui me séparait de lui. Je pris une voix douce et mielleuse.

- Je crois que tu as du travail de classement à faire dans ton arrière bureau, non ? Vas-y, fais comme si je n’étais pas là.

Albert trembla des pieds à la tête et devint encore plus rouge que tout à l’heure. L’écrevisse qu’il était se retourna et s’enferma dans la remise où se trouvaient les archives de l’agence. Je m’approchai des innombrables étagères qui couraient le long des murs de son bureau, pour m’arrêter devant les dossiers des actifs de l’agence. Je sortis la boite en plastique de l’année d’arrivée d’Eric pour la poser sur le bureau d’Albert. Fébrilement je pris le dossier de couleur noire qui lui était attitré. Comme j’appréhendais de trouver quelque chose d’inattendue, j’attendis un instant, le temps que les battements de mon cœur reprennent un rythme normal. Contrairement à ce que mon esprit s’était imaginé, je ne trouvai rien de palpitant ou d’étrange en pianotant sur son dossier numérique. Tout correspondait à l’individu que je connaissais ; parents inconnus, origines inconnues, diplômé en comptabilité, vingt-et-un ans, habitant le 42 rue Courbes. J’avais tout de même appris son adresse, ce qui me paraissait un poil important à ce moment précis. Je refermai les différentes applications du dossier et rangeait la pochette noire dans la boite, semi-satisfaite de ma trouvaille. La boite retrouva sa place sur son étagère et je quittai le bureau d’Albert pour rejoindre le mien. Perdue dans mes pensées, je me retrouvai au quarante deuxième étage avant de me rendre compte que j’avais raté celui de mon agence. Je fis repartir l’ascenseur en sens inverse tout en pestant.

Voilà le premier épisode de Destins Croisés. Le nom de cette "série" est provisoire, donc en attendant de trouver mieux...

dimanche 15 janvier 2012

Nuit d'hiver


Il est minuit. Ou peut-être plus. Je ne sais pas. Et après tout, quelle importance ?
Personne ne sait que je suis ici.
Personne ne m'attend.
Personne ne veut de moi.
Dans cette immensité bleu, j'avance à pas de loup. Derrière moi, mes traces s'effacent à mesure que j'avance.
Quand la Solitude s'est souvenu de moi elle m'avait prévenu.
Personne ne sait d'où je viens.
Personne ne sait qui je suis.
Personne ne sait où je vais.
Dans cet insondable abysse je m'enfonce un peu plus. Derrière moi il n'y aura pas de larme, pas de regret.
Quand le Désespoir s'est souvenu de moi il m'avait prévenu.
Personne ne sait que je suis parmi eux.
Personne ne sait que je vais vers le néant.
Personne ne sait qu'ils ont un jour su mon nom.
Je suis l'Oublie, et je ne cesserai jamais d'exister.

Voici une petite étude de paysage basée sur une image que j'ai trouvé sur le net. C'est pas mon fort, mais il faut bien commencer un jour !