mercredi 29 août 2012

Destins croisés - Episode 4


Nous descendîmes les cinq étages en silence, j’avais pris la tête de la marche, et j’avançais d’un pas ferme. Je n’avais pas l’intention de montrer mes doutes à mon collègue ; j’avais pris une décision, et comme toutes celles que j’avais prises tout au long de ma courte vie, je l’assumerai jusqu’au bout. Je grimpai dans ma voiture et Erick prit place à mes cotés. Alors que le véhicule s’engageait dans une petite rue, pour faire demi-tour, de grosses gouttes d’eau s’écrasèrent sur le pare-brise : le chant monocorde de la pluie débuta. Ce n’était pas un temps à courir les rues pour fuir, et je me félicitai de mon initiative. Erick se mura dans son silence habituel et l’espace de quelques instant j’eus l’impression de retrouver le collègue taciturne que je connaissais en réalité si peu, et qui, pourtant, m’avait toujours été sympathique sans que je ne sache vraiment pourquoi.

Nous n’échangeâmes pas un seul mot durant tout le trajet qui nous mena droit chez moi. L’engin se gara en contrebas des immeubles et nous courûmes jusqu’au hall, sous la pluie battante. L’eau dégoulinait encore de nos vêtements lorsque nous passâmes la porte de mon appartement. Ce n’était pas très grand. Configuré à peu de choses près comme celui d’Erick, il y avait juste une chambre de plus que j’avais converti en bureau. Je n’avais pas besoin de plus, et surtout je n’avais pas les moyens d’avoir plus. Et pour une femme de ma condition ce n’était pas si mal. J’avais meublé mon intérieur sobrement, avec de nombreuses lignes courbes et élégantes ; j’avais choisi des couleurs neutres – noires et blanches – rehaussées çà et là d’un mélange chaud et froid – terre de sienne et vert anis. Avec le temps j’avais fini par m’y plaire. La grande baie vitrée du salon donnait plein sud et la lueur verdâtre du soleil entrait à flot lors des beaux jours. Sur le balcon je pouvais également observer le crépuscule tombant sur la Cité. Non, je n’étais pas mal lotie.

Erick haletait à coté de moi en se tenant le coté. Je pris son sac de voyage que je déposai dans le salon et revins vers lui. Je trouvais son teint pâle et son état général avait quelque chose d’effrayant. D’ordinaire si calme et si détaché, presque rassurant à certains moments, il semblait en proie à des tourments intérieurs et son visage était crispé par la douleur. Je tendis une main vers sa veste pour l’écarter mais il me repoussa d’un revers de main.

- Ça va aller.
- Non, ça ne va pas aller. Tu as perdu tellement de sang. Laisse-moi au moins regarder.

Erick grommela mais me laissa faire lorsque je revins à la charge. Sa veste, son pull, son T-shirt et son pantalon étaient poisseux et gorgés de sang. J’écartais délicatement les tissus imbibés en m’agenouillant devant lui, pour mieux observer la plaie. Elle était nette et profonde, et devait bien mesurer cinq à dix centimètres de long. Ce n’était pas étonnant qu’il souffre, mais je n’arrivais pas à déterminer ce qui avait pu causer une blessure pareille. Visiblement, aucuns organes vitaux n’avaient été touchés, c’était déjà bon signe. J’emmenai Erick avec moi dans la salle de bain et sortis une bouteille d’alcool à 90° C, ainsi que des compresses, une bande de gaz et des ciseaux. Mon collègue me lança un regard furibond, mais une fois encore il se laissa faire quand je lui enlevai sa veste, son pull, et son T-shirt. Je versai une bonne quantité d’alcool sur une compresse et l’appliquai sans ménagement sur la plaie. Il se crispa sous la douleur, et ses muscles se contractèrent sous mes doigts. Je fis semblant de ne pas être perturbée devant sa puissante musculature que je n’avais jamais remarquée, puisqu’il se cachait toujours derrière d’épais pull en laine. J’utilisai plusieurs compresses pour désinfecter la plaie et essuyer le sang qui avait coulé en abondance, puis je sortis un pot en verre de sous l’évier. Erick le prit et le renifla d’un air soupçonneux.

- Qu’est-ce que c’est ? me demanda-t-il.

Je me dressai de toute ma hauteur pour le toiser, malgré sa bonne tête qui me dépassait, et déclarai avec aplomb :

- Ceci, mon cher, est un cataplasme concocté par mes soins, à base d’un tas de truc qu’on ne trouve plus aujourd’hui. C’est plus efficace que n’importe quel médoc’ que l’on pourrait te refiler.

Il le renifla une seconde fois avant de hocher la tête et me tendit le pot. J’en appliquai largement sur la plaie, et en imbibait une compresse que j’appliquai dessus. Avec la bande de gaz j’entourai son torse afin de maintenir le cataplasme et favoriser la cicatrisation. Je pris une dernière compresse et l’approcha de son visage où une petite coupure saignait encore mais il attrapa mon poignet en vol. Sa pression n’était pas violente comme la dernière fois, mais douce et délicate.

- Je m’en occupe, merci.
- Comme tu veux.

Je laissai retomber ma main le long de mon corps et abandonnai là mon blessé pour m’affairer en cuisine. J’avais pour idée qu’une bonne tisane ne nous ferait pas de mal et délierait peut-être un peu plus la langue d’Erick. J’étais bien décidée à lui arracher les vers du nez pour comprendre à quoi rimait tout ce cirque.

J’entendis du bruit dans le salon et supposai qu’Erick fouillait dans son sac pour mettre des vêtements propres. Mais lorsque des éclats de voix s’élevèrent de la pièce voisine, je compris mon erreur. Quelqu’un était entré chez moi, et Erick s’opposait à lui. L’individu avait une voix grave et couvrait mon collègue d’injures que je n’aurais jamais osé prononcer. Mon cœur s’accéléra, je ne pouvais pas rester là à rien faire. M’armant de courage je bondis dans le salon, un long couteau de cuisine brandi en avant, prête à faire face à tout ce qui pouvait arriver. Je m’étais attendu à tout, sauf à ça. Oui, vraiment à tout, mais pas ça.

Comme toujours, je ne suis pas du tout convaincue par la colo. Il va vraiment falloir que j'y remédie, d'une manière ou d'une autre.

dimanche 19 août 2012

Destins croisés - Episode 3


Erick était là, haletant, se tenant au chambranle de la porte du salon. Il avait une main portée à son bas ventre et une douleur visible crispait ses traits d’ordinaire calmes. En me voyant il écarquilla les yeux et bredouilla des phrases incompréhensibles.

- Qu’est-ce que tu fais là ? dit-il enfin après avoir retrouvé les idées claires.

Ses yeux gris pâle me dévisagèrent avec insistance comme s’il avait une hallucination. Je me sentais gênée d’être entrée chez lui comme une voleuse, et d’avoir fouillé son appartement, cependant, l’inquiétude que je lisais dans son regard me disait qu’en réalité il se fichait bien de savoir pour quelles raisons j’étais là. Oubliant mon embarras je repris avec aplomb.

- C’est plutôt moi qui devrais te demander ce que tu fais là, rétorquai-je. Pourquoi n’es-tu pas au bureau ?

Erick regarda son poignet et soupira.

- Je n’avais pas vu qu’il était si tard.

La conversation avait quelque chose de surréaliste. Il voulut sourire, mais une quinte de toux l’en empêcha. Sa main quitta son ventre pour se placer devant sa bouche alors qu’il crachait du sang. Affolée, je me précipitai vers lui. Je voulus passer mon bras sous son épaule pour le mener jusqu’au canapé, mais il émit un grognement et me repoussa violemment. Mon épaule alla cogner contre le mur d’en face. Je m’apprêtai à émettre une remarque désobligeante, avant de m’apercevoir qu’il était blessé sous sa veste, et que j’avais du sang plein les mains.

- Qu’est-ce qu’il t’est arrivé ? demandai-je inquiète.
- Rien. Ne te mêle pas de ça, répliqua-t-il froidement.

Erick traversa péniblement le salon et s’arrêta devant la table basse. Son regard se posa sur l’ancien livre que j’avais laissé là quelques instants plus tôt, puis revint se fixer sur moi. Ses yeux semblaient à présent fait d’acier. Il n’y avait plus rien d’amical dans son attitude. C’était une facette que je ne lui connaissais pas. Il avait l’air d’un parfait inconnu. D’ailleurs avait-il été autre chose qu’un inconnu pour moi ? Je n’avais jamais autant parlé avec lui qu’à cet instant précis.

- Tu as touché à ce livre ? demanda-t-il visiblement en colère.
- Oui, je l’ai juste feuilleté. Mais c’est du charabia. Et ce n’est pas la peine de te mettre en colère pour ça, rajoutai-je devant son air furieux.
- Comment oses-tu ! Tu te permets de rentrer chez les gens, de fouiller et de juger, sans savoir !
- Je suis désolée Erick. Je ne savais pas que c’était important, repris-je plus doucement. Qu’est-ce que c’est ?
- Ne te mêle pas de ça !

Sa voix tonna au dessus de ma tête. Je tremblai comme une feuille devant sa fureur, mais je ne m’avouai pas vaincue. Ho non, je n’étais pas venue jusqu’ici pour rien !

- Que je ne me mêle pas de quoi ? J’ai mis la carrière d’Albert et la mienne en péril pour venir chez toi. Personne ne savait où tu te trouvais, et quand enfin je mets la main sur toi, tu ne ressembles pas à celui que je connais, et tu pisses le sang ! Et tu voudrais que je ne mêle pas de ça !

Son regard n’avait pas dévié du mien.

- Par pitié Eléonaure, ne t’en mêle pas. Va-t-en.

Son ton s’était adouci mais restait ferme.

- Je ne m’en irai pas, m’entêtai-je.

Et pour prouver que je ne changerai pas d’avis, je croisai les bras et m’adossai au mur de l’entrée. Erick soupira et fut pris d’une nouvelle quinte de toux, qui lui fit cracher encore plus de sang.

- Et bien reste là si tu veux, moi je m’en vais.
- Comment ça tu t’en vas ?

Sans prendre la peine de me répondre, il se dirigea vers sa chambre, et telle une gamine insolente, je lui emboîtai le pas en sautillant derrière lui. Il ouvrit le placard que j’avais fouillé et sortit un sac de voyage. Il y jeta pêle-mêle quelques vêtements, et sortit de l’ombre une paire de botte en cuir que je n’avais pas remarquée. Il alla ensuite à la salle de bain, ne prêtant plus attention à moi. Ayant levé toute inhibition, je restai dans la chambre et fouillai le sac ; il avait pris quelques sous-vêtements, deux trois pantalons, des T-shirts, deux pulls en laine avec d’épais col roulé, sa paire de botte, un étrange couteau et une couverture. Dans l’une des poches sur le coté, je trouvai une boussole et un petit carnet noir. Je n’eus pas le loisir de l’ouvrir qu’Erick était déjà revenu.

- Tu es encore là toi ? s’exclama-t-il en m’arrachant le carnet des mains pour le remettre à sa place. Je t’ai dit de partir.

Il ajouta un nécessaire de toilette, et son fameux livre rouge avant de refermer le bagage.

- Où comptes-tu aller ? demandai-je.
- Loin. Ça ne te regarde pas.

Il attrapa son sac et le balança par dessus son épaule. Il semblait moins gêné par sa blessure que tout à l’heure, et il avait essuyé le sang qui avait coulé le long de sa mâchoire. Alors qu’il allait sortir de la pièce j’attrapai la manche de sa veste.

- Dis-moi où tu vas…

Poussé par une soudaine fureur, il se retourna vers moi et m’attrapa le poignet. Sa grande main me broya les os et son regard me foudroya sur place. Je balbutiai quelques mots incompréhensibles et je ne sus pas si ce fût la peur qu’il lut dans mes yeux, ou la lassitude, mais sa langue se délia et il lâcha enfin quelques mots constructifs.

- Ils vont revenir. Cette fois je n’aurais pas autant de chance. Je ne peux pas rester ici, je dois partir, c’est comme ça. Et toi tu ferais bien de reprendre le cours normal de ta journée.
- Qui ça « ils » ? Où veux-tu aller ? Ta blessure doit être soignée avant toute chose. Tu n’iras pas bien loin dans cet état là.

Sa poigne se raffermit sur mon poignet et je serrai les dents.

- Je t’ai dit de ne pas te mêler de ça. Pour ton bien, reste en dehors de cette histoire et retourne bosser. Tes clients doivent t’attendre.
- Et ils pourront encore attendre longtemps. Si tu ne me réponds pas c’est parce que tu n’as, en réalité, aucune idée de là où tu vas aller, n’est-ce pas ?
- Pourquoi faut-il que tu sois si obstinée…

Il grimaça et me lâcha pour se tenir le bas ventre. Oui, j’étais obstinée et je comptais bien avoir le dernier mot.

- Viens chez moi si tu ne peux pas rester ici.
- Non, répliqua-t-il d’un ton sec.
- Au moins pour soigner cette vilaine blessure. Je ne suis pas médecin, mais tu ne peux pas rester comme ça, c’est sûr. Après je te laisserai tranquille.
- Tu ne sais pas dans quoi tu mets les pieds. Je ne peux pas te laisser prendre de tels risques.
- J’ai déjà pris des risques en voulant trouver ton adresse.
- Les risques dont je parle ne sont pas comparables à la perte d’un emploi, crois-moi. Ce n’est rien à coté de ce que tu pourrais encourir en m’aidant. Alors non. Je ne peux pas accepter.
- Moi seule décide des risques que je prends, répliquai-je implacablement. Suis-moi.

Je lui pris la main et il me suivit sans un mot. J’avais gagné – pour mon plus grand malheur. Erick ne prit même pas la peine de fermer son appartement à clé. Il laissait tout, tel quel, derrière lui, et la petite voix me chuchota qu’il ne reviendrait jamais ici. Dans quel pétrin avais-je encore mis les pieds ?

Un petit work in progress et la suite des aventures d'Eléonaure et Erick.

mardi 29 mai 2012

Ashatah



« Accoudé au bastingage du navire il savourait ce fameux vent avant la tempête avec délice. Raenir aimait vivre dangereusement, alors quand il avait su qu’un équipage se préparait à aller en haute mer pour rejoindre les îles d’Elande, il avait tout fait pour en être. Sa mère avait essayé de le convaincre de renoncer à cette folie, en vain. Lui ne rêvait que d’aventures et d’épopées fantastiques, alors sa place d’apprenti boulanger chez le vieux du village était loin de lui apporter ce qu’il attendait de la vie.


Ici, face aux éléments naturels il sentait l’adrénaline lui monter à la tête et ses rêves d’enfant devenir réalité. Il se remémora avec tendresse les larmes que sa mère n’avait su retenir sur le quai du port. Silhouette fragile au milieu d’une foule de badauds bruyante, elle avait sorti son mouchoir blanc pour se tapoter les joues avec douceurs et essuyer les rivières de larme qui coulaient jusque dans son cou. 

Elle se savait condamnée par une maladie incurable, et même l’Ordre n’avait pu trouver un remède contre ce mal qui la rongeait. Mais qu’importe, sa mère continuait sa vie malgré la maladie, et Raenir était fier de sa force. Il voulait qu’elle soit fière de lui à son tour, et pour cela elle devait le laisser partir. Tous deux avait toujours su que ce jour arriverait. 

- Hey, l’avorton ! cria un matelot aguerri dans le dos du jeune homme. Au lieu de bailler aux corneilles vient me donner un coup de main. Le pont doit être  dégagé. La tempête arrive. 

Le jeune homme se redressa et s’étira de toute sa longueur avant de rejoindre au petit trot l’homme d’âge mur qui lui tendait plusieurs bouts. 

- Va me les ranger dans la cale et revient me voir après. J’ai encore du boulot pour toi. 

Raenir acquiesça avec le sourire et partit en courant pour ranger le matériel. Il aimait se rendre utile et était avide d’apprendre un tas de nouvelles choses. En chemin il croisa d’autres matelots qui s’affairaient à attacher tout ce qui pouvait être dangereux en cas de grosse mer. L’adreline monta un peu plus et le jeune homme se dépêcha de revenir sur le pont. A deux ils ramassèrent tout ce qui trainait, rangèrent l’équipement qui n’avait plus rien à faire ici et s’assurèrent que tout était en ordre. Satisfait le matelot fit claquer sa main dans le dos de Raenir qui manqua de voler sous le coup. 

- C’est bien mon garçon. Continue comme ça et un jour peut-être tu auras ton propre équipage. 
- Oui monsieur. 
- Ne traine pas trop ici, la tempête sera sur nous d’un moment à l’autre et tu ferais mieux de rester à l’intérieur. 
- Bien monsieur. 

L’homme prit le dernier seau qui trainait et partit rejoindre les matelots qui attendaient les ordres des officiers. Raenir se détourna pour aller à la proue du navire. Le nez au vent il défia du regard le ciel noir qui se profilait à l’horizon. La mer moutonnait de plus en plus et quelques gros rouleaux commençaient à faire leurs apparitions. 

- Moi Raenir, fils de Maelen, je n’ai peur de rien ni personne ! hurla le jeune homme en serrant le poing. Un jour je serais le maître de ces océans et de ses mystères ! Un jour je saurais enfin la vérité sur les îles d’Elande et on chantera à ma gloire ! Mère, tu seras fière de moi je te le promets ! 

Un roulement de tonnerre suivit la déclaration enflammée du jeune homme et de grosses gouttes commencèrent à s’écraser sur les voiles et le pont. Raenir sourit et fit la révérence. 

A cet instant il crut apercevoir un visage à travers l’écume des vagues qui déferlaient sur la coque du navire. N’étant pas certain de ce qu’il avait vu, il se pencha un peu plus pour scruter les eaux sombres qui se déchaînaient de plus en plus. Stupéfait il faillit lâcher le bout qu’il tenait entre ses mains, derniers liens qui le retenait encore à bord. Il n’avait pas rêvé. Un visage d’ange aux cheveux mordorés était en train de se matérialiser sous les eaux. Quand elle ouvrit les yeux, le visage avenant et paisible de la jeune femme se teinta de colère et de fureur. 

- Qui es-tu pour croire qu’un jour tu règneras en maître ici ! gronda-t-elle d’une voix à la fois douce et tranchante. 

Raenir recula sur le pont en balbutiant tandis que l’apparition prenait pied sur la proue du navire. Sa peau claire et translucide était à peine couverte d’une robe qui semblait fait d’eau et d’air, et ses yeux pâles se posèrent sur le jeune homme avec insistance. 

- Je t’ai posé une question humain ! Ces eaux ne vous appartiennent pas. Encore moins les îles d’Elande. S’il est dit qu’aucun d’entre vous n’y mettra les pieds alors ne doutez pas que c’est ce qu’il arrivera. 
- Ashatah… souffla Raenir toujours abasourdi de ce qui lui arrivait. 
- C’est bien tu connais au moins mon nom. Mais cela ne te sauvera pas. 

Sur ces mots, elle leva les bras en direction du ciel et la mer se déchaina de plus belle sous l’orage. Le navire chavira brutalement et le jeune homme eu l’heureux réflexe de se rattraper au bout de de la grande voile pour ne pas être projeté au fond de l’océan. Mais le bâtiment commençait à prendre l’eau alors ce n’était qu’une question de temps avant qu’il y passe. 

- Voilà ce qui se cache derrière les îles d’Elande… murmura le jeune homme. 

Dans sa tête le tableau qu’il s’évertuait à compléter depuis des années prenait enfin tout son sens. 

- Mère, soit fière de moi et ne pleure pas. Nous nous reverrons bientôt. 

Raenir lâcha prise. Il était prêt à accepter son destin si les dieux en avaient décidé ainsi. En paix avec lui-même et ses désirs il ferma les yeux et sourit. 

- Peut-être pas. Et elle aura d’autant plus de raison d’être fière de toi. 
- Pourquoi ? demanda le jeune homme en ouvrant les yeux pour se trouver nez à nez avec Ashatah qui l’accompagnait dans sa chute. 
- Un jour tu le sauras. 

Heureuse comme jamais elle ne l’avait été, la déesse des océans disparut dans les eaux tumultueuses avec Raenir. Elle avait enfin trouvé son premier Arkhan : Raenir dan Arkhan. » 


Récit des divinités Tezone, Acte I, An 522



Et voilà Ashatah, que nous avons brièvement aperçue dans le récit de la déesse de la mort Nishimeu. En parallèle le récit de nos deux héros, Eryck et Eléonaure, vient d'entamer sa 70ème page sur word. Je crois que j'ai trouvé un bon rythme de croisière pour faire avancer le schmilblick comme on dit.

Et pour finir, voici Uzu revisité pour coller à la nouvelle ligne graphique de la série des Dieux Tezons.

jeudi 17 mai 2012

Brackaz





« La journée avait été longue, très longue. L’une des plus meurtrières de la campagne d’ailleurs. Jizeo posa sa chope de bière aigre sur la table et congédia ses hommes. Leur décision était prise ; demain ils jetteraient leurs dernières forces dans la bataille. Voilà plusieurs mois que cette campagne s’enlisait, ses hommes étaient las et lui aussi. Leurs femmes, leurs enfants et leurs terres leur manquaient.


Demain ils auraient peut-être une chance de mettre un terme à ce conflit. Les Dabaïens n’étaient plus très nombreux, et leur vigueur des premiers mois avait fait place à la résignation. Tout comme eux, Jizeo ne voulait plus de cette guerre. Le prix à payer pour une dispute entre noble à la frontière des deux pays était trop élevé. Mais tout comme les soldats dabaïens il n’avait pas son mot à dire. Quand les nobles avaient décidé de faire la guerre, les soldats suivaient et exécutaient les ordres.

Le seul moyen pour Jizeo d’arrêter ce massacre était de porter un coup décisif à l’ennemi. Jusqu’à présent il avait joué la prudence pour protéger les jeunes recrues et les corps de l’armée les plus faibles en n’envoyant que les plus aguerris de ses soldats. Cela n’avait finalement servi qu’à allonger la durée de cette pénible campagne. Alors demain il frapperait dur et fort. Il impressionnerait l’ennemi par le nombre, le dérouterait par la ruse et l’infiltration, l’anéantirait par la puissance commune de sa cavalerie lourde et des trois jeunes templiers fournis par l’Ordre.

Oui, cela devrait suffire pour mettre un terme à cette guerre. Dans le meilleur des cas les dabaïens accepteraient de signer un traité de paix, dans le pire des cas Jizeo serait contraint de donner l’ordre d’exécuter tous les survivants ennemi. Cette idée le répugnait d’avance, mais il savait qu’il n’aurait peut-être pas le choix.

Jizeo sortit de sa tente et salua de la tête les soldats qui montaient la garde. Il passa sur ses épaules la lourde cape qu’on lui avait remise lorsqu’il avait pris ses fonctions de général et se dirigea vers l’extérieur du camp.

Ses sandales foulèrent l’herbe rase et le portèrent jusqu’au bord de la falaise qui dominait le champ de bataille prévu pour demain. Le crépuscule rougeoyant donnait une atmosphère lugubre à ce qui serait le théâtre d’une joute sanglante. L’homme soupira, conscient qu’il n’avait fait que retarder l’inévitable.

Puis il ferma les yeux et pensa à sa femme, Felinia, et son fils, Limo. Comment se débrouillaient-ils sans lui à la ferme ? Est-ce que le vieux Aroloz veillait bien sur eux en son absence comme il le lui avait demandé ? Est-ce que son fils se débrouillait bien comme apprenti maçon ? Est-ce que la grossesse de sa femme se déroulait bien ? Tant de questions auxquelles il aurait aimé avoir des réponses. Le sourire de Felinia et sa douceur lui manquait. Les rires et les bêtises de Limo lui manquaient. Les odeurs des champs lui manquaient. Les hennissements de ses cheveux et les aboiements de ses chiens aussi.

Au fond de lui Jizeo savait qu’il était fait pour le travail de la terre plus que pour celui de la guerre.

Des bruits de pas dans son dos le sortirent brutalement de ses pensées. Comment avait-on pu l’approcher d’aussi près sans qu’il n’entende rien.

- Bonjour Jizeo, murmura une voix douce et grave.

Le général Tezon se retourna lentement. Un homme marchait à pas de velours dans sa direction. Bâti comme un taureau il dépassait Jizeo de deux bonnes têtes et était vêtu pour la guerre. En y regardant de plus près la facture des vêtements était exceptionnelle et semblait venir d’une autre époque. Derrière une barbe rousse drue et fournie l’homme sourit à Jizeo.

- Ta famille et ta terre te manque soldat ? demanda-t-il en prenant place aux côtés du général sur le bord de la falaise.

Jizeo lâcha un soupir et se tourna à nouveau vers la vallée.

- C’est donc comme ça que ça doit se passer, Brackaz ?
- Oui, j’en ai bien peur.

Le géant barbu posa une main amicale sur l’épaule de l’homme qui retenait difficilement ses larmes.

- Est-ce qu’au moins l’issu de la bataille sera favorable à un traité de paix ?
- Oui, je ferai en sorte que ce le soit.
- Bien. C’est mieux ainsi, murmura le général Tezon.

Le silence retomba entre les deux hommes seulement interrompu pour le cri lointain d’une chouette. Jizeo roula des épaules et releva la tête vers la lune.

- J’aurais tellement aimé les revoir une dernière fois. Qu’ils sachent à quel point je les ai aimé et je les aimerais toujours.
- Si tel est ton souhait il sera exaucé, répondit Brackaz d’une voix profonde.
- Pour quelle raison feriez-vous cela ?
- Parce qu’une fois le soleil au zénith tu me reviendras.
- Pourquoi moi ?
- Tu as toutes les qualités requises à mes yeux pour être à mes côtés, Jizeo. Mais je ne prends rien sans contrepartie. Cette nuit tu seras avec les tiens, et demain au coucher du soleil, le traité sera signé entre les deux parties, assurant la paix dans la région pour au moins deux décennies.
- L’offre est généreuse, je dois le reconnaître.
- C’est le moins que je puisse faire pour celui qui m’accompagnera l’éternité durant. Une dernière chose avant que tu ne rejoignes ta femme et ton fils ; prend ceci, il te donnera force et courage jusqu’à ce que l’heure soit venue.

Jizeo prit le médaillon que lui tendait le géant : une pièce en argent frappée d’un demi-cercle traversé par une ligne accompagnée de deux petits cercles.

- Puisqu’il doit en être ainsi…

Brackaz sourit en regardant l’homme qui s’apprêtait à voir pour la dernière fois ceux qu’il aimait avant de rencontrer Nishimeu sur le champ de bataille ; il avait fait le bon choix, à présent il en était certain. Le dieu de la guerre et de la terre avait trouvé son premier Damë : Jizeo din Damë. »

Récit des divinités Tezone, Acte I, An 522

Et en extra, voici la version revisitée de Clezo. Je pense refaire également Uzu et Nishimeu dans la même veine que ces deux-là.

samedi 7 avril 2012

Destins croisés - Episode 2



Rue Courbes se situait dans un quartier reculé de l’épicentre de la Cité, ni mal fréquenté, ni bien fréquenté ; un quartier comme beaucoup d’autres somme toute, donc rien qui aurait pu me mettre sur la voie pour expliquer son absence. Une fois dans mon bureau et constatant que son bord était toujours vide, je me décidai. Je repris mes affaires, et claquai la porte sous le nez d’un de mes rendez-vous qui venait juste d’arriver. Je bredouillai une vague excuse d’un geste de la main, et l’abandonnai sans autre forme de procès à son incrédulité ; après tout, je n’avais pas besoin de le prendre par la main pour lui montrer le chemin de la sortie.

Je sautai une nouvelle fois dans ma voiture, et indiquai la destination voulue au micro qui se tendit vers moi. Le véhicule fila à toute allure dans les rues, pressé par le son de ma voix. Il zigzagua dangereusement à travers les files de voitures et gagna rapidement le quartier d’Erick. Le temps maussade d’aujourd’hui donnait un air sinistre aux rues désertes que je parcourais au pas. Les immeubles se pressaient les uns contre les autres, dans l’espoir d’échapper à la noirceur de la pollution. C’était peine perdue ; ils ressemblaient déjà à de vieilles carcasses pourrissantes sous la lumière verdâtre du jour. Je frissonnai. Le véhicule s’arrêta doucement devant un petit immeuble ; fait de briques et de verres, il semblait perdu au milieu de cette masse noire et métallique qu’était ses voisins. Je descendis prudemment, évitant flaques d’eau et déjections d’animaux qui jonchaient le sol.


Je gravis les quelques marches qui menaient au hall de l’immeuble et m’arrêtai devant les interphones. Mon doigt suivit la liste des noms qui étaient affichés. Trouvé ! Erick X – de son vrai nom – logeait au cinquième étage, porte b. Alors que mon index allait enfoncer l’interphone je m’arrêtai, prenant soudain conscience de mon attitude. Qu’est-ce qui m’avait pris de tout envoyer valser pour me rendre chez un collègue dont je ne savais strictement rien ? Une voix sourde murmura que je devais être là et pas ailleurs. Et puis qu’importe, pensais-je en haussant les épaules. Je ne faisais rien de mal et je pourrai toujours prétexter une migraine fulgurante pour justifier mon absence et mon comportement.

Bien décidée à aller aux bouts de mes intentions, je tentai ma chance en sonnant à l’interphone. Pas de réponse. Je sonnai à nouveau, plus longuement. Toujours aucune réponse. Alors, je me dirigeai vers la porte et tentai de l’ouvrir ; elle était fermée comme je m’y attendais. Qu’à cela ne tienne, je sortis une carte électronique d’une des poches de mon jean, et la fis jouer dans la fente de la porte. Je dus m’y reprendre à plusieurs fois avant de réussir ce tour que j’avais appris il y a déjà quelques années. Un déclic se fit entendre, et je me glissai discrètement à l’intérieur. Les murs délabrés sentaient la moisissure et suintaient d’un liquide noirâtre, le sol dallé était cassé en maints endroits et les néons vacillaient comme sur le point de céder face à une décharge d’électricité trop violente. Je n’aurais su dire pourquoi, mais tout en ce lieu sentait la mort, comme une ombre nauséabonde qui se faufilait derrière vous, attendant son heure funèbre. Mon imagination reprenait le pas sur la raison.

C’était le cœur battant la chamade que je m’arrêtai devant la porte d’Erick. Qu’allai-je trouver ? Un lieu vide ? Un appartement dévasté ? Un cadavre en putréfaction ? Je frappai doucement, sur le qui-vive. N’obtenant aucune réponse, et n’entendant aucun bruit, je frappai plus fort. Toujours rien. Aucun signe de vie. La poignée de la porte se baissa sans aucune difficulté et je découvris l’intérieur de mon mystérieux collègue. Ma première impression fût que j’entrai chez monsieur tout le monde, quelle déception ! Je m’étais emballée pour pas grand-chose. Une entrée banale, équipée d’un buffet, d’un téléphone, de quelques accessoires ordinaires et d’un cadre représentant la vieille Tour Eiffel. Rien de plus. J’avançai silencieusement, et refermai la porte derrière moi. Sur la droite, la cuisine ; propre, ordonnée, et rangée comme l’aurait si bien fait la ménagère moyenne de cinquante ans, mais sûrement pas un homme de vingt-et-un ans. Je jetai un œil par la fenêtre et aperçus une petite cour étriquée, aussi noire que le reste de l’immeuble. Charmant. Je continuai ma visite et passai dans le salon ; rien d’inhabituel, un canapé en cuir, une table basse, une télévision HD de dernière génération, une chaîne Hi Fi, un petit ficus dans un angle de la pièce, et une bibliothèque. Cela aurait pu être chez moi.

En m’approchant, je distinguai quelques classiques que tout honnête citoyen se doit d’avoir chez lui ; quelques recueils de poésie moderne, une ou deux bandes dessinées, et des romans en tout genre. Alors que j’allais m’en détourner, un détail frappa mon attention. Un livre à l’ancienne, avec une couverture en cuir rouge patinée, semblait coincé entre un atlas et un dictionnaire. Me hissant sur la pointe des pieds, je l’attrapai pour mieux l’observer. Voilà bien longtemps que la société avait abandonné le papier pour passer au tout numérique. Intrigué par la rareté de l’objet, je le tournai entre mes mains, examinant la couverture, la tranche et le dos. Rien. Pas de titre, pas de date, pas de résumé, et pas d’auteur. Ce qui m’avait frappé c’étaient les deux bandes dorées qui ornaient la tranche, elles semblaient faites de feuilles d’or. J’ouvris le livre comme si je tenais un objet précieux dans mes mains et le feuilletai délicatement. C’était écrit dans une langue que je ne comprenais pas, les caractères étaient délicats, comme s’ils avaient été tracés à la main. Pourquoi diable Erick possédait-il un objet que l’on ne pouvait trouver que dans la Mémoire Commune ? Je n’allai pas plus loin pour satisfaire ma curiosité, l’heure n’était pas au déchiffrage, mais à la recherche de mon collègue. Je posai donc l’ouvrage sur la table basse et continuai mon inspection. La chambre à l’autre bout de l’appartement était aussi impeccable que le reste ; il n’y avait pas un pli sur les draps, les tables de chevets n’étaient ornées que d’une simple lampe, et les placards étaient méticuleusement rangés, couleur par couleur, taille par taille, genre par genre. Les chaussures étaient également soigneusement disposées par ordre d’élégance, allant de la vieille pantoufle au soulier de travail.

Alors que je contemplai une telle perfection du rangement, un bruit soudain me parvint depuis l’entrée. Quelqu’un venait de claquer la porte. J’hésitai une seconde entre me cacher dans le placard ou courir voir qui c’était. L’idée de passer pour une imbécile lorsqu’on me trouverait cachée entre des vêtements d’homme ne me réjouissait pas. La curiosité l’emporta et je déboulai dans le salon.

Désolée pour ce long silence, mais je vous assure, je ne chôme pas ! Voici donc le deuxième épisode de cet univers qui est déjà bien avancé, accompagné d'une illustration en work in progress !

samedi 21 janvier 2012

Destins croisés - Episode 1



"Il y a des petites choses dans la vie que l’on apprécie. Et ce sont ces petites choses qui font que le monde est monde depuis l’origine du temps. Mais nous, pauvres humains que nous sommes, n’avons pas conscience de cet équilibre fragile et vital pour toute création. Nous nous contentons de consommer toujours plus, pousser par cette peur de ne pas avoir de consistance. Car qui sommes nous si nous ne possédons plus rien ?"

Tous les matins Eric déposait un café bouillant sur mon bureau. Tous les matins, j’arrivais quelques minutes plus tard, balançais mon manteau sur la patère, et finissais de me réveiller en avalant ce café d’une traite. Une routine qui s’était installée naturellement.

Eric était un homme mystérieux et peu bavard. Je ne savais pratiquement rien de lui, en dehors de son prénom et du fait qu’il résidait dans l’épicentre de la Cité. Il m’arrivait souvent de penser que je savais bien peu de chose sur mon voisin de travail. Et si l’envie me prenait de le cuisiner un peu pour assouvir ma curiosité, je respectais néanmoins son silence et sa discrétion. Dans une société où le respect de la vie privée et des individus était bafoué quotidiennement au profit de la rentabilité, je m’accrochais désespérément à des principes d’un autre âge. Le respect et la reconnaissance de l’autre était ma bouée de sauvetage dans ce monde en déperdition. Alors je me contentais de spéculer et d’imaginer des scénarii tous plus absurde les uns que les autres.

En me levant ce matin, une étrange intuition gronda en moi, comme pour me signaler que quelque chose ne tournait pas rond. Je décidai d’enterrer cette voix et exécutai l’éternel rituel matinal. Même si l’envie n’était pas là, il fallait se plier aux règles de la société et faire bonne figure. Je pris un rapide petit-déjeuner, passai en quatrième vitesse dans la salle de bain, avalai le liquide visqueux que tout le monde devait ingurgiter pour supporter l’air insipide de la Cité, enfilai ma veste, et enfin, tournai la clé dans la porte. Comme chaque matin je dévalais les huit étages qui me séparaient du rez-de-chaussée au pas de course. Le seul véritable exercice de la journée. Et aujourd’hui je battis mon record de presque une minute, de peur d’être en retard. Un signe que quelque chose ne tournait pas rond, car jusqu’à présent, je ne m’étais jamais réellement souciée d’arriver à l’heure au travail.

Une fois arrivée en bas de l’immeuble vertigineux – heureuse que j’étais de n’être qu’au huitième – je sautai dans ma voiture garée en contrebas. Le son de ma voix déclencha le moteur, et le véhicule bondit en avant, filant tout droit en direction du quartier des affaires. Les gens étaient passablement énervés et des sonneries tonitruantes fusaient dans tous les sens pour exprimer l’agressivité des conducteurs. Je me frayai un passage dans ce capharnaüm, mais il y avait bien quelque chose d’électrique dans l’air, et la petite voix monta à nouveau en moi pour souligner ce phénomène. Je la fis taire d’un geste de la main lorsque le véhicule tourna brusquement sur la droite pour s’engager dans un petit parking privé. La barrière électrique se leva rapidement à mon approche et j’entendis le bip familier qui scannait la plaque de la voiture pour valider mon arrivée. J’indiquais au véhicule le numéro de ma place et ce dernier s’y dirigea agilement pour se garer.

Je sortis et contemplai quelques instants les buildings à travers les sols de plexiglas renforcés du parking souterrain.  Les tours se dressaient dans le ciel comme de vieux menhirs, l’air menaçant dans leur armure de béton, de blindage et de métal. Ho non, ils n’avaient rien de l’élégance de ces reliques que l’on pouvait encore voir sur de vieilles cartes postales. Ils n’avaient même pas la prétention de s’intégrer dans l’horizon verdâtre.

Je marchai d’un pas vif en direction de l’ascenseur qui menait à la troisième tour Nord ; une vague de chaleur souleva quelques mèches brunes devant mes yeux lorsque les portes s’ouvrirent. Quelques minutes plus tard je franchissais le hall. Le standardiste, planqué derrière son comptoir d’accueil, m’adressa un sourire mielleux.

- Salut Eléonaure ! Comment vas-tu aujourd’hui ?

Comme d’habitude je l’ignorais royalement en passant devant lui, traçant ma route jusqu’aux ascenseurs qui desservait les différents étages de la tour. Je savais pertinemment ce qu’il voulait de moi ; plutôt crever ! L’ascenseur fut long à descendre les quatre cents étages, et je patientai donc jetant constamment un œil sur ma montre. Arrivée en retard ne m’avait jamais réellement préoccupée, quelle mouche m’avait donc piquée ce matin ? C’est avec soulagement que je vis les portes s’ouvrirent devant moi. Deux personnes que je ne connaissais pas étaient déjà dans l’immense habitacle tapissé de miroirs, l’une pour le trois cent cinquante deuxième étage, l’autre pour le deux cent unième. De toute façon, je ne connaissais personne ici en dehors du pantin de l’accueil et des collègues de l’agence Sellor Bay où je bossais. C’était déjà bien suffisant.

Veinarde que j’étais, j’abandonnai mes deux comparses à leur sort au trente septième étage. Je déboulai comme une fusée dans les couloirs de l’agence, m’arrêtant à peine pour répondre aux bonjours des uns et des autres. Je filai droit vers mon bureau, et la porte claqua  dans mon dos alors que je balançai mon manteau sur la chaise. Mais qu’est-ce qui n’allait pas ? Je tournai en rond, regardant autour de moi à l’affût du moindre petit détail qui aurait pu me mettre la puce à l’oreille. Soudain, mes yeux se braquèrent sur le bord de mon bureau. Il n’y avait pas de café ! Et il n’y avait pas non plus ce petit quelque chose dans l’air qui me faisait penser que tout allait bien. Je rouvris prestement la porte de mon bureau et bondis dans celui de mon voisin. Personne. J’entrai sans frapper dans celui de mon autre voisine, visiblement agacée de mon apparition brutale.

- Coralie, tu as vu Eric ce matin ?
- Non, répondit-t-elle sèchement en masquant avec sa main le téléphone pour que son interlocuteur ne l’entende pas. Qu’est-ce que ça peut me faire de savoir où il se trouve ?

Je refermai violemment la porte en levant les yeux au ciel. Je n’aimais pas Coralie, et c’était réciproque. Je courus tous les bureaux, demandant à ceux que je croisais s’ils avaient vu Eric ; personne ne savait où se trouvait cet homme, et cela me contrariait sans que j’en connaisse la raison. S’il y avait bien une chose que je savais de lui, c’est qu’il n’était jamais en retard ni absent. Il était toujours là. Ce n’était pas normal. Où pouvait bien être ce bougre à l’heure actuelle ? Aucune idée. Je regardais ma montre accrochée à mon poignet. 8h30. J’avais des rendez-vous programmés toute la journée, mais au diable ces journalistes, archivistes, comptables, et autres avocats, et au diable mon fichu principe du respect des autres ! D’un pas décidé je me rendis à la Direction des Ressources Humaines, située un étage plus bas. Un homme frisant la cinquantaine, avec un embonpoint bien présent, un visage rose et imberbe m’accueillit avec un grand sourire.

- Eléonaure ! Que puis-je faire pour toi ? demanda-t-il en s’agitant comme un papillon parmi ses fleurs de paperasses numériques.
- J’aurais besoin que tu me communiques quelques informations sur Eric.
- Eléonaure, reprit-il sur un ton de reproche. Tu sais bien que je n’ai pas le droit. Même si accéder à ta requête m’honorerai, je ne peux pas communiquer le dossier d’une personne, sans autorisation officielle.

Ses petits yeux roulèrent dans ses orbites comme deux billes folles, et ses joues prirent une couleur cramoisie, tandis qu’il tripotait une liasse de feuilles digitales avec ses petits doigts potelés. J’inspirai profondément et fixai mes yeux dans les siens, en posant mes deux mains à plat sur le bureau qui me séparait de lui. Je pris une voix douce et mielleuse.

- Je crois que tu as du travail de classement à faire dans ton arrière bureau, non ? Vas-y, fais comme si je n’étais pas là.

Albert trembla des pieds à la tête et devint encore plus rouge que tout à l’heure. L’écrevisse qu’il était se retourna et s’enferma dans la remise où se trouvaient les archives de l’agence. Je m’approchai des innombrables étagères qui couraient le long des murs de son bureau, pour m’arrêter devant les dossiers des actifs de l’agence. Je sortis la boite en plastique de l’année d’arrivée d’Eric pour la poser sur le bureau d’Albert. Fébrilement je pris le dossier de couleur noire qui lui était attitré. Comme j’appréhendais de trouver quelque chose d’inattendue, j’attendis un instant, le temps que les battements de mon cœur reprennent un rythme normal. Contrairement à ce que mon esprit s’était imaginé, je ne trouvai rien de palpitant ou d’étrange en pianotant sur son dossier numérique. Tout correspondait à l’individu que je connaissais ; parents inconnus, origines inconnues, diplômé en comptabilité, vingt-et-un ans, habitant le 42 rue Courbes. J’avais tout de même appris son adresse, ce qui me paraissait un poil important à ce moment précis. Je refermai les différentes applications du dossier et rangeait la pochette noire dans la boite, semi-satisfaite de ma trouvaille. La boite retrouva sa place sur son étagère et je quittai le bureau d’Albert pour rejoindre le mien. Perdue dans mes pensées, je me retrouvai au quarante deuxième étage avant de me rendre compte que j’avais raté celui de mon agence. Je fis repartir l’ascenseur en sens inverse tout en pestant.

Voilà le premier épisode de Destins Croisés. Le nom de cette "série" est provisoire, donc en attendant de trouver mieux...

dimanche 15 janvier 2012

Nuit d'hiver


Il est minuit. Ou peut-être plus. Je ne sais pas. Et après tout, quelle importance ?
Personne ne sait que je suis ici.
Personne ne m'attend.
Personne ne veut de moi.
Dans cette immensité bleu, j'avance à pas de loup. Derrière moi, mes traces s'effacent à mesure que j'avance.
Quand la Solitude s'est souvenu de moi elle m'avait prévenu.
Personne ne sait d'où je viens.
Personne ne sait qui je suis.
Personne ne sait où je vais.
Dans cet insondable abysse je m'enfonce un peu plus. Derrière moi il n'y aura pas de larme, pas de regret.
Quand le Désespoir s'est souvenu de moi il m'avait prévenu.
Personne ne sait que je suis parmi eux.
Personne ne sait que je vais vers le néant.
Personne ne sait qu'ils ont un jour su mon nom.
Je suis l'Oublie, et je ne cesserai jamais d'exister.

Voici une petite étude de paysage basée sur une image que j'ai trouvé sur le net. C'est pas mon fort, mais il faut bien commencer un jour !

samedi 7 janvier 2012

Clezo



« Janua encourageait à perdre haleine la meute de son père. Comme à chaque fois qu’il partait pour la ville voisine, la jeune fille en profitait pour emmener la meute à la chasse et vivre un moment épique. Elle excitait les chiens, hurlait, et courait comme une folle dans les bois après le gibier. Ces instants de liberté lui procuraient la même sensation qu’une bonne cuite à la taverne du coin, les effets indésirables en moins.

Du coin de l’œil elle repéra un éclair brun dans les fourrés.

- Je t’ai vu ! cria-t-elle. Tu ne m’échapperas pas !

Elle siffla ses chiens et s’engagea à la poursuite de la biche qui détalait à toute vitesse. Ses pieds foulèrent le sol avec rapidité et légèreté si bien qu’elle resta dans les traces de l’animal pendant quelques minutes. Puis la réalité la rattrapa et Janua s’arrêta sur un tronc d’arbre couché, le souffle court. Qu’elle aurait aimé avoir la même force et la même endurance ! Les chiens passèrent devant elle à toute vitesse et suivirent la piste de la biche. Quelques minutes plus tard, des aboiements au loin lui indiquèrent qu’ils avaient retrouvé l’animal. Janua se remit à courir espérant que les chiens rabattraient l’animal dans sa direction. Tout en courant la jeune fille dégagea son arc et sortit une flèche. Elle n’aurait probablement qu’une seule chance.

Sur sa gauche les aboiements des chiens se changèrent soudain en couinements insupportables. Janua ralentit, tous les sens en alerte. Les hurlements de mort s’arrêtèrent et un lourd silence s’installa dans les sous-bois. Un bruissement fit faire volte-face à la jeune fille. Rien. Puis soudain un autre chien hurla comme s’il se faisait déchiqueter.

Le cœur battant Janua partit à toute jambe à l’opposé. Elle n’avait aucune idée de ce qui arrivait à ses chiens, et elle n’avait pas vraiment envie de le découvrir. Dans son dos, un troisième chien poussa des glapissements agonisants, troublant l’étrange silence de la faune et la flore. Paniquée Janua accéléra le rythme, mais elle savait qu’elle ne pourrait pas tenir longtemps.
Un bruit de course lui parvint, lui indiquant que la chose la prenait maintenant en chasse.

- Merde, siffla-t-elle pour se donner du courage.

Quelque chose passa tout près d’elle, électrifiant ses cheveux. La jeune fille tourna sur la droite, en direction de la falaise qu’elle apercevait entre les arbres au loin.

A bout de force elle dû s’arrêter près d’un arbre et mettre un genou à terre. La falaise était à une centaine de mètres, mais elle ne pouvait plus respirer.

- Tu m’appartiendras, déclara une voix féminine avec détermination.

Juana sursauta et se retourna. Une magnifique femme blonde la dévisageait, les bras croisés sur une poitrine généreuse. Elle portait une robe rouge écarlate avec des motifs enflammés brodés au fil d’or. Une tenue pas vraiment appropriée pour se promener dans les bois.

- Pardon ? haleta Juana.
- Si je t’aide à fuir cette chose. Tu m’appartiendras.

Ce n’était ni une question, ni une supposition. C’était un ordre.

- Vous êtes capable de m’aider ?
- Je suis capable de beaucoup de chose jeune fille. Mais toi de quoi es-tu capable ?

Le regard de Juana s’enflamma à cette question. Pour qui se prenait cette étrangère venue de nulle part ? La jeune fille voulu reprendre sa course, mais en se relevant la tête lui tourna. Derrière elle les fourrés s’agitèrent. La panique reprenant le dessus, Juana se tourna vers la jeune femme et s’agrippa à sa robe.

- Je suis capable de tout, mais sortez-moi de là !
- Comme tu voudras. Ma seule condition, c’est qu’au moment venu tu ne devras pas t’arrêter. Ta seule issue sera d’aller jusqu’au bout.

Juana ne comprenait pas ce qu’elle disait mais elle acquiesça. Alors la femme en rouge se baissa vers la jeune fille et lui posa un doigt sur le front.

- Ne t’arrête surtout pas, et le monde n’aura plus de limite pour toi.

Juana se sentit aussitôt revigorée et reprit sa course, abandonnant la femme derrière elle. La chose la reprit en chasse, et la jeune fille accéléra à nouveau. Sans effort. La falaise se rapprochait à toute vitesse, et la chose aussi. Alors qu’elle courait toujours pour échapper à la mort Juana comprit soudain qui était la femme venue de nulle part. Un sourire carnassier aux lèvres elle s’élança avec ivresse au-dessus du rebord de la falaise en fermant les yeux.

Quand elle les rouvrit la femme en rouge se tenait devant elle, les bras croisés, au-dessus du vide.

- Clezo… souffla Juana.
- Je sens qu’on va bien s’entendre toutes les deux ! s’exclama cette dernière alors que ses prunelles s’enflammèrent.

Clezo sourit de toutes ses dents et fit souffler une tempête en contrebas pour repousser la chose au plus profond de la forêt. La Déesse du feu et du vent était satisfaite de sa journée, elle venait enfin de trouver sa première Valkea : Juana den Valkea. »

Récit des divinités Tezone, Acte I, An 522

Voici donc Clezo, la Déesse du Feu et du Vent. Impétueuse et fougueuse, elle accorde courage, force et ténacité à ceux qui n'ont peur de rien. Souvent représenter au côté de Brackaz, ensemble, ils forment un couple de dieu qui se moque parfois des conséquences de leurs actes.

lundi 19 décembre 2011

Passion


"Les passions sont les vents qui enflent les voiles du navire ; elles le submergent quelquefois, mais sans elles il ne pourrait voguer."

Voltaire

Passion qui vient du latin "passio", lui-même issu du verbe "patior" signifiant : supporter, souffrir, endurer. La passion une souffrance que l'on endure pour le plaisir qu'elle apporte ? L'Homme et ses contradictions...

samedi 17 décembre 2011

Fray - Genèse


Elle tripotait nerveusement le dossier qu’elle tenait sur ses genoux depuis un bon quart d’heure. Il était encore temps de faire machine arrière, elle le savait. Ce qu’elle tenait dans les mains lui avait demandé beaucoup de sacrifices, et la lâcheté ne faisait pas partie de ses projets d’avenir. Les enjeux étaient bien trop importants, et elle était allée trop loin pour reculer maintenant.

La femme qui se tenait derrière le comptoir d’accueil lui adressa un sourire qui se voulait compatissant. Elle ne le remarqua presque pas, tourmentée par des questions sans réponses. Des réponses qu’elle espérait obtenir ici.

Une porte s’ouvrit de l’autre coté de la salle d’attente. Quand elle le vit s’approcher de l’accueil, elle su qu’elle avait fait le bon choix. L’homme était grand et plutôt athlétique. Ses cheveux bruns épais et en pagaille contrastaient avec son costume de travail tiré à quatre épingles. Il discuta quelques minutes avec la secrétaire avant de lui tendre un dossier en lui précisant qu’il était urgent d’agir. Quand il se tourna vers elle, elle fut surprise de voir qu’il était beaucoup plus jeune que ce qu’elle avait imaginé.

- Naïla Bazain ? demanda-t-il en s’approchant d’elle. 
- Elle même, répondit Naïla en tendant la main. 
- Je suis l’agent Jonathan Trey. (La poignée de main était franche). Veuillez me suivre, je vous prie.

En entrant dans son bureau, elle esquissa un sourire amusé à la vue du joyeux bazar qui y régnait. Le contraste avec l’ordre qui semblait régner sur le reste des locaux était étonnant. Une baie vitrée couvrait un pan entier de la pièce donnant sur les jardins intérieurs du building. Ce coté était plutôt préservé du chaos, mais le reste du bureau était encombré de dossiers s’entassant les uns sur les autres, de cartons remplis de pièces à convictions encore sous scellés, de plans et de cartes en tout genre.

- Je vous écoute, dit-il alors qu’il invitait Naïla à s’installer. 
- J’ai cru comprendre que vous étiez quelqu’un à qui l’on pouvait confier des affaires... gênantes. Est-ce que je peux me fier à ces rumeurs ? 
- C’est une entrée en matière... directe, répondit-il sourire en coin. Qu’entendez-vous exactement par gênantes ? 
Naïla décida de jouer cartes sur table. Elle n’avait plus rien à perdre : 
- Cela concerne une affaire qui pourrait entrainer la condamnation d’Akiko Kurona ainsi que d’une partie des têtes dirigeantes du groupe CronaLabs.

Jonathan leva un sourcil interrogateur. Voilà une façon bien curieuse de débuter un entretien. Elle avait prononcé cette phrase d’un bloc et le rouge lui était monté aux joues comme si elle avait couru le marathon. Il savait très bien qui était Akiko Kurona. Comment pouvait-elle détenir des informations aussi compromettantes sur le PDG de CronaLabs ? Elle paraissait bien jeune et candide pour être mêlée à des affaires louches. Mais Jonathan savait qu’il fallait se méfier des apparences. Son expérience au sein de Cornesson Consulting le lui avait appris.

Il avait eu le temps de se renseigner un peu sur Naïla Bazain. Née en France, à Clamart dans les Hauts-de-Seine, elle n’y avait vécu que jusqu’à l’âge de deux ans. Son père, Gabriel Bazain, était chercheur neurologue au CNRS, et sa mère assistante de l’un des meilleurs chirurgiens français en neurologie. En effet, Gabriel Bazain s’était vu proposé un poste dans un laboratoire américain indépendant de recherches en neurologie renommé aux États-Unis. Mais avant d’accepter, il avait réussi à négocier un emploi pour son épouse. Si sa mémoire était bonne, c’était en 2004 et il s’agissait du laboratoire XNanotech situé à Austin au Texas. Naïla avait donc passé une partie de son enfance là-bas. Jusqu’à ce que le laboratoire américain décide de licencier, pour des raisons budgétaires, le couple Bazain après dix années de bons et loyaux services. Un an et demi plus tard, BioNa, une filiale japonaise de CronaLabs, implantée en Afrique du Sud et spécialisée dans la nanotechnologie, recruta les Bazain dans le cadre de son expansion. Sur cette période, Jonathan n’a trouvé que peu d’informations relatives à Naïla. Le complexe du laboratoire japonais étant situé dans une réserve naturelle à la frontière du Mozambique, il était difficile pour les enfants de suivre un programme scolaire normal. BioNa avait soumis au gouvernement d’Afrique du Sud un projet éducatif pour assurer l’éducation aux enfants des salariés qui vivaient dans ce complexe. Naïla avait donc bénéficié de ce programme jusqu’à ses dix-huit ans. Il savait également qu’en février 2021, c’est à dire il y a un peu plus d’un an, Elyse et Gabriel avaient péri dans les locaux de BioNa lors d’une expérience qui s’était mal déroulée. Trois autres personnes de l’équipe avaient trouvé la mort dans cet accident ce jour-là. Voilà tout ce qu’il avait appris au sujet de la jeune femme qui se trouvait de l’autre coté de son bureau.

- Je vous avouerai que vous me prenez un peu de court. Si je m’en tiens à votre demande officielle..., poursuivit-il en ouvrant le dossier qui se trouvait sur son bureau, il s’agit d’un cas de conflit de voisinage. 
- Pourquoi m’avoir fait déplacer jusqu’à New York, au siège social de Cornesson Consulting dans ce cas ? Vous auriez pu déléguer cette affaire à la cellule présente en Afrique du Sud. 
- Bien sûr. J’aurais pu le faire. Mais j’avais envie de connaître les vraies raisons qui vous ont poussé à faire appel à mes services. 
- Que voulez-vous dire ? 
- Il y a beaucoup de zone d’ombre dans votre vie et celle de vos parents. Et un conflit de voisinage dans la réserve naturelle de Nmudo aurait été réglé par BioNa avec l’aide des autorités locales en trouvant un arrangement à l’amiable, surtout s’il impliquait une de ses employés. Voyez-vous Cornesson Consulting a réglé pas mal de contentieux pour le compte de CronaLabs, et je sais que le groupe aurait tout fait pour résoudre soi-même ce genre d’affaire. Mais tous les dossiers qui atterrissent sur mon bureau sont traités de la même façon. Et je vous avoue que je suis curieux d’entendre vos vraies raisons de faire appel à moi. Je sais lire entre les lignes quand il le faut.

Naïla s’enfonça dans son siège pour réfléchir. L’agent Trey semblait être bien renseigné sur elle et son passé. Elle devait savoir si elle pouvait lui faire confiance. Les rumeurs qu’elle avait récoltées sur lui à travers ses réseaux étaient-elles véridiques, ou était-il mouillé d’une façon ou d’une autre dans des trafics d’influences ? Il venait de lui avouer à demi-mot que Cornesson Consulting, agence internationale de gestion de conflit créée il y a quelques années par Jérémy Cornesson, était très liée à CronaLabs. La démarche qu’elle entreprenait vis à vis du groupe japonais n’avait rien d’amicale, et elle devait être sûre qu’il ne lui planterait pas un couteau dans le dos pour préserver les bonnes relations de son agence avec CronaLabs.

[...]

Pour lire la suite c'est par ici !




Maintenant que la V2 du site officiel de Fray est sorti, présentant ainsi le gameplay et l'univers du jeu, je peux enfin vous partager Genèse, l'une des trois nouvelles écrites autour du background du jeu.

Bonne lecture !

dimanche 27 novembre 2011

Uzu


« L’aube venait de se lever au-dessus de la cime des arbres et les rayons du soleil caressaient doucement sa peau. Il leva le nez au vent, humant les différentes senteurs du matin avec délice. Ses pieds nus foulèrent l’herbe fraiche, pour s’arrêter devant un petit Fallopiaë. Délicatement Il inclina la feuille la plus proche pour recueillir la rosée du matin dans sa main droite. Il but les deux petites gorgées et lâcha un soupir de contentement. Le monde était si merveilleux. Chaque jour lui apportait son lot de nouveauté et d’exaltation.

Attiré par un bruissement lointain, Il reprit sa route, longeant un ruisseau d’eau claire. A plusieurs reprises Il s’arrêta pour observer les bourgeons qui émergeaient à l’approche du printemps. Sa période du cycle préférée. Celle où la beauté de la nature se révélait enfin aux yeux de l’univers. Celle où Il prenait le temps d’observer, de protéger, et de savourer avant que le bouleversement ne soit irréversible.

Ses pas s’écartèrent du ruisseau pour rejoindre le cœur de la plaine. Un courant d’air chaud balaya une mèche blanche qui lui barrait le front. Il sourit. Ses doigts caressèrent les blés avec douceur. Jamais Il ne se lassait de ses spectacles matinaux. Les autres s’étaient moqués de son ingénuité, mais lui n’en avait cure. Un jour Mishinea lui avait avoué que c’était tout ce qui faisait son charme. Il aimait Mishinea mais elle était distante et réservée. Alors cela lui suffisait de savoir qu’Il n’était pas transparent pour Elle.

Un autre bruissement le détourna de ses pensées romantiques. A quelques pas de lui, près de la limite du champ, les sous-bois s’agitaient. Patiemment Il attendit que son invité vienne à lui. Un jeune homme d’une quinzaine d’année émergea des fourrés, totalement paniqué. Sur le qui-vive il regardait constamment derrière lui comme si quelqu’un le poursuivait, jusqu’à ce qu’il croise son regard.

- Bonjour Damezo.

Le jeune homme recula sur ses gardes.

- Qui êtes-vous ? Comment connaissez-vous mon prénom ? Où suis-je ? demanda-t-il avec agressivité.
- Tu es chez moi. Et tu ne crains rien. Celui qui te poursuivait ne pourra pas venir jusqu’ici rassure-toi. Il n’y aura que toi et moi.
- Ça ne me dit toujours pas qui vous êtes et comment vous connaissez mon prénom, grogna le garçon.
- Je m’appelle Uzu. Il est temps pour toi d’entamer un nouveau cycle. La peur et le déni ne te feront pas avancer. Celui qui te pourchasse te semble plus fort. Mais tout n’est qu’apparence. La force ne se résume pas à la puissance de son bras. La force brutale n’est rien comparée à la force de l’esprit. Avec un peu d’audace et d’entrainement, tu verras, tu surpasseras ton pire ennemi.

Damezo l’avait écouté abasourdi. Est-ce que cet étrange individu sans âge, aux cheveux blanc et seulement vêtu d’une longue tunique, était vraiment ce qu’il prétendait être ?

- Vous êtes Uzu ?! s’étrangla-t-il.
- Tu m’as bien compris oui.
- C’est impossible…
- La preuve que si, répondit Uzu en écartant les bras.
- Comment suis-je arrivé ici ? demanda Damezo inquiet. Je… je suis mort ?
- Non rassure-toi. Je t’ai appelé.
- Pourquoi ?

Les larmes lui montèrent aux yeux alors qu’il commençait à paniquer. Qu’avait-il fait de mal pour qu’une divinité l’appelle ? Il ferma mes yeux et ravala un sanglot. La vie n’était qu’une injustice. Depuis sa naissance il n’avait connu que la misère. Orphelin à l’âge de quatre ans, il avait été recueilli par le vieux boulanger de son village. Aigri par les affres de la vie ce dernier passait son temps à battre le jeune garçon pour décharger toute la haine qu’il avait accumulé une vie de labeur durant. Il avait trouvé réconfort auprès d’un petit chaton qu’il avait trouvé un jour près du four à pain, mais cette petite bouffée de bonheur ne dura guère longtemps. Le boulanger n’aimait pas les animaux, encore moins les chats. Il fût noyé. Damezo ne trouva pas non plus de réconfort auprès des enfants du village. Petit et gringalet il ne suscitait que le mépris et les violences de ses camarades. Il était le rebus que personne ne voulait avoir dans ses pattes. Et maintenant, voilà que même les Dieux lui en voulaient.

- Tu te trompes.

Damezo ouvra les yeux pour croiser ceux d’Uzu. L’homme s’était approché silencieusement pour poser une main bienveillante sur le sommet de ton crâne. Uzu lui sourit à pleine dent.

- Personne ne te fera de mal ici. Comme je te l’ai dit, un nouveau cycle commence pour toi. Je t’offre l’occasion de prendre en main ta vie : quinze années de force, d’amour, et de richesse.
- En échange de quoi ?
- Dans quinze ans tu me reviendras.

Le garçon pesa le pour et le contre pendant quelques minutes. Finalement son choix se résumait à une vie de misère ou quinze années de bonheur. C’est tout ce qu’il voyait. Le reste n’avait pas d’importance.

- C’est d’accord.

En prononçant ces mots la peur qui étreignait Damezo s’envola. Il savait que les quinze années à venir seraient synonymes de bonheur. Alors il se contrefichait du prix à payer. Il voulait savoir ce qu’être heureux signifiait.

Uzu se redressa et ses yeux se plissèrent devant l’expression déterminée du jeune homme. Il releva le menton de Damezo et posa son index droit sur le front du garçon.

- Puisque nous sommes d’accord, profite bien de cette vie qui t’attend mon ami. On se reverra dans quinze ans.

A ces mots Damezo disparut, ne laissant qu’un étrange crépitement dans les airs. Uzu se détourna des bois et repartit vers le ruisseau le cœur léger. Le Dieu de la moisson et de la jeunesse avait trouvé son premier Barkanos : Damezo denea Barkanos. »
Récit des divinités Tezone, Acte I, An 522

Voici donc Uzu, le Dieu de la moisson et de la jeunesse. Un Dieu dont il faut se méfier, car sous son apparence de saint, il peut se révéler cruel quand il cela sert ses intérêts.